Franc CFA: «La monnaie, une affaire du peuple», selon l’opposant sénégalais O. Sonko

Ousmane Sonko, opposant sénégalais, président du parti PASTEF/ les Patriotes. RFI/Charlotte Idrac

RFI : Que pensez-vous de la réforme du franc CFA annoncée en décembre dernier à Abidjan ?

Ousmane Sonko : C’est un bon début. Sur les questions liées à l’appellation, au dépôt des réserves de change à la Banque française et même à la présence française dans les institutions, on a fait un bond qualitatif. Mais nous considérons que maintenant il faut s’atteler aux questions techniques, la question de la parité fixe, et il y a la question également de l’institution qui doit gérer cette monnaie. Nous, les opposants et la société civile africaine, qui avons porté ce combat depuis pas mal de temps, nous nous étions opposés à nos présidents qui disaient que le franc CFA est une excellente monnaie. Donc si cela change, c’est parce que la France a décidé, uniquement avec un président, d’une monnaie qui concerne huit pays. On n’a entendu jusqu’à présent aucun autre président de cette zone s’adresser à son peuple. Or, la monnaie est une affaire du peuple. Mais au-delà, il y a des aspects positifs. Le président Macron a dit : « J’ai écouté et entendu la jeunesse africaine ». C’est un pas important. Le président français et la France ont compris qu’il est temps d’écouter un peu plus les Africains et d’aller vers un changement du paradigme qui fonde nos relations. Il n’y a pas de sentiment anti-français, en réalité. Il y a un sentiment patriotique et panafricain. Je crois que le président Macron a compris cela. J’ose espérer que cette dynamique va continuer.

Quel regard portez-vous sur la coopération entre la France et les pays du G5 Sahel sur le plan militaire, dans la lutte contre le terrorisme ?

Ce qui se passe traduit notre échec total. Dans ces pays, il y a des zones entières qui ont été totalement délaissées. Donc c’est un échec africain, un échec de la Cédéao. Si ces pays considèrent qu’ils n’ont pas la capacité de le faire et qu’ils font appel à la France, cela relève de leur souveraineté, mais la France, aussi, doit respecter les opinions publiques nationales. J’ai été au Niger récemment et j’ai entendu le président nigérien dire que, tous ceux qui réclament le départ des troupes françaises sont des suppôts du terrorisme. Cela veut dire que toute opposition, citoyenne ou politique, peut-être demain qualifiée d’apologie du terrorisme ou je ne sais quoi. Et ces présidents – nos présidents – vont s’en servir pour « mâter » l’opposition.

Vous évoquiez un voyage récent au Niger au mois de décembre. Vous souhaitez donner une dimension panafricaine à votre combat. Sur quels thèmes et avec quels alliés ?

Il y a, de plus en plus, des mouvements patriotiques, progressistes, panafricains, qui émergent partout en Afrique. Nous devons pouvoir créer un lien, un réseau. C’est cela, l’objectif de cette internationale qui a été lancée avec des leaders politiques de six pays : Niger, Burkina Faso, Sénégal, Guinée Conakry, Tchad et Togo. Nous allons l’élargir progressivement et nous envisageons de tenir un grand congrès pour la lancer officiellement, très prochainement.

Au Sénégal, les travaux du dialogue national viennent de débuter et vous n’y participez pas. Il y a pourtant à l’ordre du jour des thématiques qui vous tiennent particulièrement à cœur, notamment la gestion des ressources naturelles ou la gouvernance. Est-ce que ce n’est pas une occasion manquée de faire entendre vos positions ?

Au contraire, le dialogue peut brouiller nos positions. Quelle est la pertinence d’organiser un dialogue national au Sénégal ? C’est un pays paisible. Pourquoi éprouver le besoin de convoquer une sorte de conférence nationale dans un pays comme ça, qui est sorti d’une élection il y a un peu moins d’un an ? Cela va aboutir à une distribution du gâteau, au gouvernement d’union nationale, etc. Nous ne sommes pas preneurs.

Votre parti Pastef-Les Patriotes vient de fêter ses six ans d’existence. Quels sont vos objectifs et quelle est la stratégie, maintenant ?

C’est, de continuer à grandir. Vous savez que nous sommes un parti qui est né du néant politique, contrairement à ce qu’on avait l’habitude de connaître, où les gens font leurs classes politiques dans de grands appareils. Nous allons continuer ce travail, mais nous allons aussi beaucoup travailler à structurer ce parti pour nous doter d’un appareil politique et d’une machine électorale.

Et avec quelle convergence, avec les autres leaders de l’opposition, Khalifa Sall, Idrissa Seck, Abdoulaye Wade ?

Actuellement, chacun a son organisation politique et la gère.

Donc c’est chacun pour soi ?

Non, nous avons un cadre, un front, pour aborder ensemble un certain nombre de questions.

Le Front de résistance nationale, que vient de quitter le PDS d’Abdoulaye Wade…

J’ai entendu que le PDS a quitté l’organisation… Nous avons ce front. Au-delà, nous, nous ne sommes en coalition avec aucun des acteurs politiques que vous avez cités. Mais nous gardons des relations courtoises et nous restons ouverts, pour certains en tout cas, à envisager ces possibilités-là.

Et vous, dans l’opposition, vous voulez incarner cette opposition radicale, c’est cela ?

On est nés dans la radicalité. Nous, nous venons pour nous opposer et nous opposer fermement. Non pas à un homme, mais à un problème de système. Et c’est pourquoi vous avez des gens qui ont travaillé avec le président Senghor, qui ont travaillé avec le président Diouf, qui ont travaillé avec le président Wade, qui aujourd’hui sont encore responsabilisés par le président, alors qu’ils sont d’idéologies totalement différentes. Notre classement volontaire dans cette rubrique d’opposition radicale, ce n’est pas par rapport à Macky Sall. Tant qu’on focalisera le débat sur un homme, on va faire des alternances, mais on ne fera pas dans l’alternative.