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Cinéma: «Viendra le feu», d’Oliver Laxe, et un monde disparaît

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mediaViendra le feu d’Oliver Laxe: Amador et Benedicta, contemplant la forêt. L’un des plus longs des rares dialogues du film entre la mère et le fils.http://distrib.pyramidefilms.com

Viendra le feu (O que arde, ce qui brûle, enest le titre galicien), le troisième long métrage du cinéaste franco-espagnol Oliver Laxe, sort sur les écrans français ce mercredi. Salué par le prix du jury d’« Un certain regard » au dernier festival de Cannes, le film raconte le quotidien de deux personnages, un fils et sa mère dans un monde rural en voie de disparition. Un récit épuré, quasi-documentaire transcendé par la violence de la nature, y compris humaine, et de ses mystères.

Une forêt la nuit, des arbres se dressent vers le ciel en majesté, bruissement des feuilles et grincement des troncs. Et brutalement, le charme se rompt, les arbres s’abattent avec grand fracas, comme déracinés par une bête invisible, un par un. Les monstres apparaissent dans la lumière des projecteurs : deux titans d’acier aux mâchoires impitoyables. Lorsque apparaît dans leurs phares un vieil arbre, face à eux, ils s’arrêtent. La caméra caresse le tronc et la musique sacrée (Nisi dominus, cum dederit de Vivaldi), s’élève. La violence du monde, symbolisée par les bêtes de fer, comme tétanisée face à la beauté du vieil eucalyptus. Ces quelques minutes, le tout début du film, donnent le ton du dernier long métrage d’Oliver Laxe.

Amador et Benedicta

Deux personnages, Amador (Amador Arias Mon) et Benedicta (Benedicta Sánchez) et un scénario à l’os. Amador sort de prison après avoir été condamné pour un grave incendie de forêt. Il rentre à la maison, en hiver sous une pluie battante, avec en toile de fond ces « montagnes les plus vieilles d’Espagne », le massif des Ancarès en Galice, berceau de la famille d’Oliver Laxe. Une marche en forme de chemin de croix. Sa mère, Benedicta, l’accueille avec toute la simplicité de ces paysans, économes de mots et de démonstrations inutiles: « as-tu faim ? » lui demande-t-elle plantée au milieu de son carré de choux, seule tache de couleur dans toute cette grisaille.

Amador, visage taillé à la serpe et corps noueux, est un taiseux. Il se réinstalle dans sa vie d’avant la prison, conduit les vaches paître, s’occupe de sa mère, se laisse moquer par les voisins. Un personnage fait d’ombres dans ses relations avec les humains, et de lumière dans ses relations avec la nature et les animaux, quelque part entre le Christ et Saint-François d’Assise. Amador, « celui qui aime » et Benedicta, « celle qui est bénie », extraordinaire petit bout de femme au nez pointu et au doux regard de myope, toujours chaussée de bottes ou de tennis trop grandes, qui rappelle le personnage de Shakib dans le précédent long-métrage, Mimosas, du réalisateur.

Le récit les filme dans leur quotidien : faire sécher les épaisses chaussettes de laine sur le fourneau, chauffer sa tranche de pain sur la fonte… Tous deux sont -comme dans les précédents films du réalisateurs- des acteurs non professionnels, des voisins presque, tant le monde que raconte Olivier Laxe lui est familier : c’est sa région, ce sont ses montagnes, c’est le village de sa mère et sa pluie qui cingle les vitres.

C’est Benedicta qui est à l’affiche du film. Un personnage de mère magistralement interprété par Benedicta Sanchez, 83 ans dans la vraie vie.http://distrib.pyramidefilms.com/

Une ligne de force, presque documentaire, celle de la vie quotidienne de ces deux paysans dans un hameau reculé de la Galice et une autre ligne, elle mystique dont la pièce de Vivaldi, qui met en musique l’un des psaumes dits des Montées (vers le temple de Jérusalem) donne le « la ». « J’aime beaucoup pour parler de mon travail utiliser (l’image de) la croix, nous explique Olivier Laxe : il y a un axe horizontal qui est la chronologie, le temps qui se déroule, l’immanence, et un axe vertical qui n’a pas de (temporalité) qui serait la transcendance et je mets mon cinéma dans le centre ».

Sur l’axe horizontal, deux paysans, trois vaches, une chienne (créditées au générique) et des ruches ; des Galiciens qui s’expriment dans leur langue, des jeunes voisins qui remontent pierre à pierre des vieilles maisons pour accueillir des touristes ; une forêt originelle de feuillus peu à peu remplacée par des eucalyptus plus rentables mais qui flambent comme des allumettes, des incendies de forêts dévastateurs souvent d’origine criminelle dont la Galice est coutumière … Sur l’axe vertical, Amador qui refuse de se défendre, bouc émissaire bien commode qui, à chaque incendie, est soupçonné par sa communauté et dont la vie évoque un long chemin de croix. Sur le même axe, ces cuivres (trombones de la musique de Georg Friedrich Haas) qui sonnent comme le destin, le fatum.. et font écho aux « cicatrices» d’Amador qu’évoque Oliver Laxe. Ou encore ces eucalyptus sont des « démons » dont les racines étouffent les autres espèces, explique Amador à sa mère. « S’ils font souffrir, c’est parce qu’eux-mêmes ils souffrent » lui répond la sage Benedicta.

Trop de lumière cache la vérité des choses

Une souffrance qui fait écho à celle de nos personnages. Elle est évoquée par leurs proches et on la sent sourdre parfois dans leur difficulté à être au monde comme dans la scène où Amador rejoint au café, à la ville, la jeune vétérinaire. Amador est-il vraiment un incendiaire ? La lumière fonctionne comme un voile, selon Olivier Laxe qui cite le mystique soufi Ibn Arabi (né en Espagne d’ailleurs). Trop de lumière cache la vérité des choses, tue le mystère. « Et souvent dans le cinéma aujourd’hui il y a trop de lumière… il n’y a aucune complexité, il n’y a rien qui gratte l’âme », regrette Oliver Laxe qui pointe la polysémie du terme « revelar » pour une pellicule (le français « développer » est plus technique) : re-voiler, recouvrir d’un voile… pour mieux voir ? Quoiqu’il en soit, la lumière crue de l’incendie, dont la violence fait écho aux monstres dentés du début du film, ne lèvera pas le voile sur le personnage d’Amador qui garde tout son mystère jusqu’au terme de son chemin de croix.

Pour filmer le feu, il faut filmer avec du feu, explique Oliver Laxe et l’équipe a accompagné de véritables pompiers au travail. Les incendies de forêts font des ravages en Galice en été.http://distrib.pyramidefilms.com

Le village familial est désormais abandonné mais Oliver Laxe, qui après avoir passé dix ans au Maroc réinvestit la maison des grands-parents, a un projet pour le faire revivre : un lieu pédagogique mêlant cinéma, ateliers culturels, agriculture bio (une forêt de châtaigniers) et animation rurale.

« Mon objectif, c’est de faire en sorte que les gens reviennent », redynamiser ces montagnes abandonnées par leurs habitants en quête d’un avenir meilleur -comme les parents d’Oliver Laxe qui émigrèrent à Paris où il est né- en utilisant sa notoriété de cinéaste couronné par trois prix (pour trois participations !) à Cannes. Des montagnes magnifiquement filmées, en toutes saisons, brumes du soir et aubes éclatantes, lumières froides contre lumières dorées. Roux de l’oeil puis du pelage de la vache et enfin poussières de soleil sur la colline dans un somptueux travelling sur Suzanne de Leonard Cohen, au moment où dans la chanson il évoque le Christ marchant sur l’eau. Au centre de la croix encore…

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