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Désinformation au Sahel : Timbuktu institute alerte sur les risques sécuritaires aux portes du Sénégal

La désinformation est devenue un véritable levier de déstabilisation au Sahel. Manipulation de l’opinion publique, fragilisation des institutions, propagande des groupes armés et tensions communautaires : les conséquences dépassent désormais le cadre du débat public. Le directeur du Timbuktu Institute, Dr Bakary Sambe, met en garde contre une menace qui pourrait également affecter le Sénégal.

Au Sahel, la désinformation ne se limite plus à la propagation de fausses nouvelles. Elle constitue désormais un instrument d’influence et de déstabilisation susceptible d’aggraver les crises politiques et sécuritaires. C’est l’alerte lancée par le Dr Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute – African Center for Peace Studies, lors d’une rencontre organisée en partenariat avec l’ambassade de Pologne, dans le cadre des activités scientifiques marquant le 10e anniversaire de l’institut.

Placée sous le thème « Désinformation, démocratie, enjeux de stabilité et de sécurité : quels défis partagés entre le Sahel et l’Europe ? », la rencontre a permis d’examiner les mécanismes de manipulation de l’information et leurs conséquences sur la stabilité des États.

Selon Bakary Sambe, la crise sanitaire liée au Covid-19 a révélé la vulnérabilité commune des sociétés africaines et européennes face aux campagnes de désinformation. La circulation rapide des contenus non vérifiés, le manque d’éducation critique aux médias et le transfert progressif de la confiance du public vers les réseaux sociaux constituent autant de facteurs favorisant ce phénomène.

Cette vulnérabilité concerne particulièrement la jeunesse africaine, qui représente environ 400 millions de personnes âgées de 15 à 35 ans. Elle s’accentue également dans un contexte de rétrécissement de l’espace médiatique au Sahel, marqué par des suspensions et des interdictions de médias après les coups d’État de la période 2021-2023.

Pour le chercheur, la restriction du pluralisme médiatique au nom de la lutte contre la désinformation risque de produire l’effet inverse de celui recherché. L’affaiblissement des médias professionnels prive en effet les populations de sources d’information crédibles et favorise la propagation des récits trompeurs.

Des campagnes de manipulation organisées en plusieurs étapes

Bakary Sambe distingue trois grandes catégories d’acteurs impliqués dans les dynamiques de désinformation au Sahel : certaines puissances étrangères, les groupes armés terroristes et des acteurs politiques nationaux.

Concernant les opérations d’influence étrangères, il souligne qu’elles fonctionnent davantage par amplification des tensions et des discours existants que par substitution aux dynamiques locales. Leur efficacité repose notamment sur l’existence de relais capables de diffuser et de légitimer les contenus auprès des populations ciblées.

Le directeur du Timbuktu Institute décrit un mécanisme articulé autour de cinq étapes : la production du contenu, son blanchiment pour masquer son origine, son amplification, sa reprise par des médias locaux et, enfin, son passage dans l’espace social, où il peut influencer les comportements.

Pour illustrer l’ampleur de ces opérations, il évoque une campagne pilotée depuis Moscou qui aurait mobilisé 34 spécialistes dans 15 pays africains, avec un budget d’environ trois millions de dollars sur dix mois. Selon les éléments présentés lors de la rencontre, 516 articles et vidéos auraient été placés en un mois, tandis que la reprise d’un article dans la presse locale pouvait être rémunérée entre 250 et 700 dollars.

Ces mécanismes mettent en évidence, selon le chercheur, la vulnérabilité des écosystèmes médiatiques lorsque les organes de presse manquent de ressources ou subissent des pressions. La fragilisation des médias locaux peut ainsi faciliter la diffusion de récits conçus pour servir des intérêts extérieurs ou alimenter des tensions internes.

La démocratie fragilisée par la culture du soupçon

Les conséquences de la désinformation se manifestent également dans le fonctionnement des institutions démocratiques. Les gouvernements, les médias, les autorités électorales et les organisations régionales, notamment la CEDEAO, peuvent devenir les cibles de campagnes visant à discréditer leur parole.

Cette dynamique contribue à installer une culture du soupçon dans laquelle les informations contradictoires sont rejetées et les personnes qui contestent un récit dominant peuvent être accusées de trahison. Bakary Sambe évoque à ce propos le « dividende du menteur », un phénomène dans lequel la multiplication des fausses informations finit par affaiblir la confiance accordée à l’ensemble des sources.

Les périodes électorales constituent des moments particulièrement sensibles. Le chercheur cite notamment le Nigeria en 2023 et le Sénégal en 2024.

Au Sénégal, un faux sondage attribué à un centre d’études inexistant aurait circulé cinq jours avant le scrutin présidentiel de 2024. L’opération aurait impliqué quatre campagnes et la publication de plus de 65 articles sur trois sites à forte audience.

Malgré cette tentative de manipulation rapportée par le chercheur, le scrutin s’est déroulé normalement. Des jeunes militants ont également refusé de se laisser instrumentaliser, illustrant la possibilité de développer des mécanismes de résistance citoyenne face aux campagnes de désinformation.

Quand la désinformation devient une arme sécuritaire

Au-delà des enjeux démocratiques, la manipulation de l’information représente un outil stratégique pour les groupes armés terroristes. Elle leur permet de diffuser leur propagande, de renforcer leur image, de détourner l’attention et de perturber la coordination des forces de sécurité.

Bakary Sambe illustre ce risque par un scénario fictif, mais plausible. Après l’attaque d’un poste frontalier, une vidéo ancienne provenant d’un pays voisin pourrait être présentée comme une séquence récente. Un bilan fictif de 25 morts serait ensuite diffusé dans les langues locales, avant la circulation d’un faux message audio attribué à un officier et ordonnant un repli.

Une telle succession de manipulations pourrait affecter le moral des troupes, semer la confusion dans la chaîne de commandement et fragiliser la coopération entre les forces engagées. Elle pourrait également alimenter la stigmatisation de certaines communautés, tarir les sources de renseignement humain et faciliter le recrutement de nouveaux combattants par les groupes armés.

Cette menace prend une dimension particulière avec l’extension des activités de groupes armés vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest. Le chercheur évoque notamment une attaque à Diboli, à moins de deux kilomètres de la frontière sénégalaise, pour souligner la proximité du risque.

Pour le Sénégal, l’enjeu ne se limite donc pas à la surveillance de ses frontières. Il concerne également la capacité des autorités, des médias et des communautés à prévenir les rumeurs susceptibles d’alimenter les tensions et les amalgames. Dans un environnement sécuritaire fragile, une information manipulée peut contribuer à transformer la peur en méfiance et la méfiance en tensions communautaires.

L’intelligence artificielle, un nouveau terrain de confrontation

Le Timbuktu Institute entend également documenter les nouvelles formes de manipulation liées aux technologies numériques. Son dernier rapport, consacré à l’utilisation de l’intelligence artificielle générative dans le conflit malien, présente le Mali comme un laboratoire de la guerre informationnelle par l’IA.

L’étude relève différents niveaux d’utilisation de ces technologies par les acteurs du conflit. Le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) serait encore dans une phase d’expérimentation, tandis que l’État islamique disposerait de pratiques plus sophistiquées. Le Front de libération de l’Azawad recourrait, pour sa part, à des personnages synthétiques sur TikTok.

Le doublage automatisé constitue une autre évolution importante. En permettant de produire ou d’adapter rapidement des contenus dans différentes langues, notamment le wolof, le pulaar et le bambara, l’intelligence artificielle facilite la diffusion de messages ciblés auprès de publics auparavant moins accessibles.

Depuis 2024, le Timbuktu Institute dispose également d’un observatoire des réseaux sociaux chargé de surveiller les contenus en circulation, en collaboration avec des vérificateurs africains. Le rapport présenté lors de la rencontre constitue la première production issue d’une coopération avec des partenaires polonais, avec le soutien de l’ambassade de Pologne.

Éducation aux médias et coopération régionale

Face à cette menace, Bakary Sambe plaide pour une réponse adaptée aux réalités africaines. Si certains dispositifs européens peuvent servir de référence, leur reproduction mécanique au Sahel ne saurait constituer une solution suffisante.

Le chercheur préconise notamment une meilleure modération des contenus par les plateformes numériques dans les langues locales, le développement de l’éducation aux médias et le renforcement des capacités des citoyens à vérifier les informations avant de les partager.

Il insiste également sur le rôle des radios communautaires, de la tradition orale et des chefs religieux et communautaires dans la prévention des rumeurs. Ces relais peuvent contribuer à diffuser rapidement des informations vérifiées et à désamorcer les tensions avant qu’elles ne prennent de l’ampleur.

Bakary Sambe appelle par ailleurs les États ouest-africains à soutenir la création d’observatoires indépendants et à renforcer les mécanismes de coopération régionale. Car, rappelle-t-il, « la rumeur ne s’arrête pas à la frontière », pas plus que l’alerte nécessaire pour la contrer.

Cette coopération devrait reposer sur trois piliers : les États et les institutions, la société civile et les mécanismes régionaux. Elle suppose notamment un dialogue exigeant avec les plateformes numériques, un soutien aux médias fragilisés et le développement de travaux de recherche conjoints entre pays africains et européens.

Le directeur du Timbuktu Institute pose enfin une condition essentielle : la lutte contre la désinformation doit cibler les comportements et les pratiques de manipulation, et non les opinions. Une distinction indispensable pour préserver la liberté d’expression et l’État de droit.

En conclusion, Bakary Sambe rappelle, en citant Stendhal, que « presque tous les malheurs de la vie viennent de fausses idées » sur ce qui nous arrive. Une réflexion qui résume l’enjeu : dans un Sahel confronté à de multiples crises, la bataille de l’information est aussi une bataille pour la stabilité, la cohésion sociale et la sécurité collective.

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