ENTRETIEN. Au lendemain de la 22e édition du Festival Gnaoua et des Musiques du monde d’Essaouira, Neïla Tazi, sa fondatrice en dresse la réalité et ses multiples impacts.
Propos recueillis par Yasmina Lahlou

© Karim Tibari / Karimt
Lancé en 1997, le Festival Gnaoua d’Essaouira est symbolique de la ville qui l’accueille depuis ses débuts. Autour des valeurs de tolérance, Essaouira, anciennement dénommée Mogador pendant la période du protectorat (1912-1956), concrétise sur le plan culturel et social l’ouverture politique et économique du Maroc vers l’Afriquesubsaharienne et vers des horizons autres. À quelques mois de la réponse par l’Unesco à la question de savoir si la musique gnaoua va être classée au patrimoine immatériel de l’humanité, sa fondatrice et productrice Neïla Tazi, récemment élue à la tête de la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), s’est confiée au Point Afrique.
Le Point Afrique : Ce festival a lieu chaque année depuis sa création en 1997. Quelles en sont les évolutions ? Les innovations ?
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L’égalité entre les hommes et les femmes ?
En effet. Je dirais même que c’est ce festival qui a suscité une dynamique, qui a été pionnier. De nombreuses villes ont alors pris notre évènement en exemple, car il y a eu aussi une réponse très intéressante de la part du public et des visiteurs qui ont suscité une forte dynamique. Et qui dit développement économique, dit aussi création d’emplois pour la jeunesse dans une ville qui faisait quand même face au chômage, comme d’autres villes au Maroc.
Revenons au Forum des droits de l’homme : pourquoi l’avoir créé et greffé au festival Gnaoua ?
Ce Forum fut lancé en 2011 au moment où nous étions en train de vivre un mouvement de réformes, au Maroc comme dans d’autres pays de la région. Il y eut l’adoption de la nouvelle Constitution et la mise en place de nouvelles instances. Nous avons alors pensé qu’il fallait créer un rendez-vous intellectuel pour accompagner et même aller au-delà de ce que nous faisions à l’époque. Pour donner encore plus de sens à notre festival. Car c’est un carrefour… un carrefour où se retrouvent un grand nombre de personnes, de sensibilités différentes, qui ne se rencontreraient pas en temps normal. Tout le monde se sent un peu chez lui ici, dans son festival, dans son Maroc, dans son pays, parfaitement en phase avec ses compatriotes. Et cela est très important. En 2011, au lendemain des événements qui ont secoué cette région du monde, nous voulions donc créer un espace où l’on pouvait faire se rencontrer l’artiste, l’intellectuel, l’étudiant, l’homme politique. Et aborder également les débats de fond qui traversent nos sociétés et qui sont fondamentaux pour susciter un rapprochement des idées. Depuis, ce forum dure encore et prend même de plus en plus d’ampleur. Il est devenu incontestablement un des piliers du festival Gnaoua.
Ce forum a-t-il, à l’instar du festival, une dimension internationale ?
Internationale. Nous avons des intervenants qui viennent du monde entier, d’Europe, d’Afrique et d’ailleurs. Le forum est porté par une institution marocaine justement issue de la nouvelle Constitution – le Conseil national des droits de l’homme (CNDH). Il nous soutient et nous accompagne depuis le début. Et depuis cette année, nous avons comme partenaire TV5 Monde. Qu’un média international s’associe à un forum de cette nature est la preuve aussi qu’il y a un intérêt à relayer les débats qui s’y tiennent et qui concernent toutes les régions du monde.
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Depuis sa création, quel est l’impact du festival sur la ville d’Essaouira et sa population ?
Il y a incontestablement un avant et un après festival. En 1997, Essaouira est une ville en souffrance et, tout d’un coup, on y crée le festival Gnaoua et Musiques du monde. On assiste là à une dynamique de transformation. Ça a été un peu long pour trouver le rythme de croisière car, il fallait d’abord faire nos preuves. Ça a pris du temps pour que les responsables de la ville prennent la pleine mesure de ce qu’un tel événement peut apporter. Celui-ci a d’ailleurs fait l’objet d’une étude réalisée en 2014 par un grand cabinet [Valyans, NDLR] pour évaluer son impact économique sur Essaouira. Cette étude révèle que chaque dirham investi pour le festival génère dix-sept dirhams en retombées directes pour la ville.
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Incontestablement, je ne vois pas quel investissement pourrait apporter plus à une ville aussi charmante et qui a décidé de construire sa destinée autour du tourisme culturel. Aucune campagne d’affichage, télé, ou radio ne pourrait lui donner une si belle visibilité.
Quelle place occupent les femmes dans la musique gnaoua et quelle importance lui donnez-vous personnellement en tant que productrice du festival ?
Il y a une jeune artiste, Asma Hamzaoui, que nous avons invitée à se produire l’année dernière et qui a joué pour la première fois. Elle a notamment fait une très belle fusion avec la Malienne Fatoumata Diawara. Ce fut un duo mémorable. Je dirais que Asma Hamzaoui est la première m’âlema gnaouia de l’Histoire. Mais il est vrai que cela reste encore un monde très masculin. Asma est une exception, mais il y a des femmes qui jouent maintenant et je pense qu’il y en aura d’autres. On n’en est qu’au tout début.







