L’opéra culte de Puccini n’avait jamais été donné au Festival d’Aix. Christophe Honoré l’a mis en scène, offrant à deux cantatrices le rôle de la diva.

De l’aveu même de Christophe Honoré, Tosca ne « l’inspirait que moyennement ». Lorsque Pierre Audi, le nouveau directeur du Festival d’Aix-en-Provence, lui a proposé le célébrissime opéra de Puccini, le réalisateur/metteur en scène a hésité. C’est peut-être cette hésitation première que l’on sent dans cet opus, plus mouvant qu’émouvant. L’histoire écrite par Victorien Sardou pour Sarah Bernardt plonge dans la passion une femme et deux hommes. Lorsque Puccini la découvrit, il reprit le même schéma, mais de la bluette sentimentale il fit un drame aux accents déchirants, marqué par des envolées pour la cantatrice – « Vissi d’arte, vissi d’amore » – dont certains sont devenus de véritables « tubes ».
En 2019, Tosca la cantatrice, amoureuse de son peintre Mario et grande bigote a changé. Bigote elle n’est plus, amoureuse peut-être encore un peu, mais surtout, ce qu’elle veut c’est vivre sa vie, sa carrière. Sur scène Christophe Honoré a imaginé – très jolie idée – que Catherine Malfitano, grande interprète de Tosca, recevait chez elle une nouvelle Tosca, Angela Blue – splendide débutante –, venue répéter avec son équipe. Les écrans prennent le relais, le regard du spectateur met du temps pour se repérer à travers les diverses actions simultanées, mais l’objet principal est posé : comment se fera la « transmission » entre les deux femmes ? Tosca 1 est jalouse de Tosca 2, Tosca 2 le comprend et se soumet. Joli ballet d’âmes.
Autour d’elles s’agitent les chanteurs, l’assistant tête à claques de Tosca 1, les techniciens. L’appartement est somptueux et Catherine Malfatino dès le début s’impose comme la patronne. La cantatrice porte la mémoire de ses rôles, de ses partenaires, de ses scènes et un art exceptionnel de jeu et d’intensité. La relation « mère/fille » s’établit immédiatement entre les deux Tosca et avec le public. Elle est juste. Le reste l’est moins. Trop d’écrans, de caméras, les actions simultanées s’annulent, on s’y perd. Le côté « force de la nature » n’aide pas Mario à le rendre convaincant dans le rôle de l’amant qui va mourir. Le rôle de Scarpia, le salaud qui veut Tosca à tout prix, est incarné lui – et comment ! – par Alexey Markov. Il joue l’immonde avec classe et un détachement amusé : il sait que ce type ne vaut pas grand-chose, mais il le mène dans tous les extrêmes. La scène du viol est particulièrement révélatrice du fonctionnement des mâles avec les femmes. Mettez quatre types sur un canapé et la fille ne s’en sort pas. Tosca pourrait témoigner comme les actrices de #MeToo. Notre Tosca 2 pourrait bien le faire d’ailleurs, car, au fur et à mesure, la jeune femme intimidée s’affranchit, apprend à dire non et prend possession de son art.
Mais pour arriver à cela, le chemin est difficile et pour les spectateurs un peu aussi. Le troisième acte résout le jeu de dédoublement, cette fameuse mise en abyme voulue par le metteur en scène, mais c’est une pirouette scénique qui évite l’acmé. Dommage, Tosca est un opéra si puissant. Christophe Honoré, génial metteur en scène au théâtre de” Nouveau Roman et Les Idoles, aurait dû faire confiance à Tosca comme il l’a fait avec ses autres héros et héroïnes.



