AccueilACTUALITECENTENAIRE - Oser penser autrement : l’héritage de Wade (Par Famara Sané)

CENTENAIRE – Oser penser autrement : l’héritage de Wade (Par Famara Sané)

Il y a des hommes politiques qui gèrent l’histoire. Et il y a ceux qui la déplacent. Abdoulaye Wade appartient à cette seconde catégorie. À l’heure où l’on commémore le centenaire de sa naissance, une question s’impose avec acuité : qu’avons-nous fait de son audace politique ? Mieux encore : sommes-nous encore capables d’oser penser autrement ?

Car Wade, avant d’être un président, fut une rupture. Une rupture intellectuelle, stratégique, presque civilisationnelle dans un Sénégal longtemps enfermé dans les routines d’un État postcolonial administré plus qu’il n’était dirigé. En 2000, son accession au pouvoir ne fut pas simplement une alternance. Ce fut une déflagration. Une remise en cause des certitudes, une reconfiguration des rapports de pouvoir, une invitation à sortir du confort des héritages politiques.

Wade a introduit dans la vie publique sénégalaise une idée simple, mais profondément subversive : la politique n’est pas faite pour reproduire l’existant, mais pour inventer l’avenir.

Cette philosophie s’est traduite par une pratique du pouvoir dérangeante pour les conservatismes. Là où d’autres géraient prudemment les contraintes, Wade projetait. Là où l’on ajustait à la marge, il transformait à grande échelle. Les infrastructures qu’il a impulsées ne sont pas de simples ouvrages ; elles sont les manifestations visibles d’une pensée politique qui refuse la stagnation. Gouverner, pour lui, c’était inscrire le pays dans le temps long, quitte à heurter les orthodoxies économiques et les frilosités bureaucratiques.

Mais c’est sans doute sur le terrain diplomatique que son audace a été la plus incomprise. En diversifiant les partenariats, en s’ouvrant à de nouvelles puissances, en défendant des initiatives africaines comme le NEPAD, Wade a tenté de desserrer l’étau d’une dépendance structurelle héritée de l’histoire. Il a compris, avant beaucoup d’autres, que le monde changeait et que l’Afrique devait cesser d’être un terrain de jeu pour devenir un acteur stratégique.

Faut-il pour autant sacraliser son action ? Certainement pas. Car toute innovation politique porte en elle sa part d’ombre. L’audace peut dériver vers la précipitation. La vision peut se heurter aux exigences de la régulation démocratique. Et Wade n’a pas échappé aux critiques : personnalisation du pouvoir, controverses institutionnelles, débats sur certaines priorités.

Mais réduire Wade à ces controverses serait une erreur d’analyse. Car ce qui dérange chez lui, ce n’est pas tant ce qu’il a fait, que ce qu’il a osé faire. Il a déplacé les lignes. Il a introduit l’incertitude dans un système qui se nourrissait de prévisibilité. Il a, en somme, rappelé que la politique est d’abord un acte de volonté.

Aujourd’hui, le Sénégal est à un carrefour. Entre continuité rassurante et nécessité de transformation, entre gestion technocratique et ambition politique. Et c’est là que l’héritage de Wade redevient brûlant. Non pas comme un modèle à reproduire, mais comme une interpellation.

Où est passée cette capacité à penser en dehors des cadres ?

Où est passée cette audace de bousculer les inerties ?

Où est passée cette volonté de projeter le pays au-delà des contraintes immédiates ?

Le véritable hommage à Wade ne réside pas dans les cérémonies, mais dans la réactivation de cet esprit de rupture. Oser penser autrement, aujourd’hui, ce n’est pas imiter Wade. C’est retrouver cette exigence intellectuelle et politique qui consiste à refuser la fatalité.

Car au fond, Wade nous laisse une leçon essentielle : un pays ne se transforme pas en répétant le passé. Il se transforme en prenant le risque de l’avenir.

Et c’est peut-être là que réside, plus que jamais, l’urgence politique de notre temps.

Famara Sané

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