Saturday, January 28, 2023
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Contribution : « La guerre Russo-Ukrainienne : Le réfugié noir entre l’enclume du racisme et le marteau de l’ethnocentrisme »

Cette courte phrase de Montaigne semble bien avoir du mal à s’appliquer dans le contexte morose de guerre qui sévit en terre ukrainienne en proie à de fortes luttes pour la défense et /ou le contrôle de territoires. Si les uns voient en ce conflit une agression manifeste de la Russie contre le peuple ukrainien, les autres, comme Poutine, y trouvent un certain bégaiement nostalgique de l’histoire de retrouvailles dans le cocon de l’union soviétique d’antan. Quoiqu’il en soit, le prix des pertes humaines n’en vaut nullement la chandelle de « victoire » de quelque bord que ce soit. Néanmoins, il nous est encore difficile en tant qu’africain, et noir de surcroît, de jeter un regard sur ce conflit russo-ukrainien sans éprouver des sentiments de frissons épidermiques et de frustrations sur le traitement assez sectaire, discriminatoire et, à la limite, raciste à l’encontre des réfugiés africains.

À bien regarder ce conflit de loin dans le pays de l’Oncle Sam et à bien le comprendre de près dans la profondeur de notre fibre patriotique africaine, cette discrimination dans le traitement des réfugiés africains tient lieu à du racisme plongeant ses racines dans la nuit des temps des catégories et des systèmes de pensées, des fantasmes sur l’Afrique. De la deuxième guerre mondiale, du conflit somalien contre l’Amérique en 1993, jusqu’au génocide rwandais en 1994, les exemples pullulent pour démontrer que les réfugiés africains sont toujours laissés en rade et sur le carreau de l’exil vers des lendemains meilleurs.

Une grande majorité d’africains vivant en Ukraine ont vu, au cours des semaines, leurs tentatives d’accès en Pologne et dans les régions environnantes refusées dans des formes discursives blessantes qui cachent mal les dessous d’un racisme ambiant que nous caractérisons de « colo-phobie ».  Paradoxalement, les gouvernements africains et la communauté internationale s’emmurent d’un silence assourdissant alors que des dizaines de vidéos publiées dans les réseaux sociaux montrent des réfugiés africains bloqués à la frontière polonaise et que les Ukrainiens ont été autorisés à entrer en priorité sur le sol polonais. Pire encore, ces réfugiés africains ont été violentés aux frontières et même menacés avec des armes devant le mutisme presque généralisé des communautés internationales pour ne pas dire les organismes de droits de l’Homme qui poussent comme des champignons dans nos capitales africaines.

  1. Quels enseignements en tirer pour l’Afrique et les Africains?

L’exploitation a longtemps duré, le sang de nos compatriotes africains a beaucoup coulé, les larmes d’une jeune Afrique violée, meurtrie et exploitée à fond n’ont jamais cessé d’alimenter le spectre d’une Afrique qui croule sous le poids de dettes et d’exploitations à grande échelle orchestrée par les vautours du capitalisme qui ne dit pas son nom. S’il y a une seule chose que ce conflit russo-ukrainien et d’autres conflits précédents nous enseignent aujourd’hui, c’est que l’Afrique ne semble pas peser lourd sur « la balance humanitaire » malgré le fait qu’elle soit assise sur une quantité énorme d’or, de diamant, de pétrole; bref sur de riches sols dans lesquels est enfoui un trésor immense et incommensurable de matières premières qui empêchent certaines puissances mondiales de bien dormir sur leurs lauriers. Tout jeune africain, toute jeune africaine digne de ce nom, devrait réfléchir sur cette brûlante question :  Qu’est-ce qui se passe avec l’Afrique pour que les moins chanceux de ses enfants font l’objet de privation, de harcèlement dans les frontières, de traitement inhumain en Lybie et dans beaucoup d’autres contrées à travers le monde?

Certes, nous ne sommes pas le mieux placer sociologiquement pour répondre à cette question, mais nos expériences de vies, nos lectures nous enseignent une chose : l’Afrique doit entamer une série de ruptures épistémologiques urgentes sur tous les plans aussi bien au niveau interne, c’est-à-dire dans sa propre conception d’elle-même, qu’au niveau externe, dans sa conception externe de ses rapports avec le reste du monde.

  1. L’urgence des ruptures épistémologiques.

Les ruptures épistémologiques sont nombreuses et complexes mais l’exigence de trois ruptures épistémologiques s’impose pour sortir l’Afrique dans ce tourbillon.

La première de ces ruptures épistémologiques urgentes consiste à se repenser elle-même, entre elle-même et, exclusivement, pour elle-même dans un sursaut continental homogène pour ne dire dans une unité africaine. Autrement dit, elle doit savoir qu’elle tire sa force de légitimité en elle-même et non de ce qu’on lui dit d’elle. Qu’elle sache que sa conception d’elle-même ne saurait advenir de l’Autre, de l’Occident. L’Afrique a ses propres mécanismes, systèmes et catégories de pensées internes bien ancrées dans son Histoire et dans sa Culture (Voir les travaux de notre collègue, Professeur Felwine Sarr).

La deuxième de ces ruptures épistémologiques, c’est celle liée à la conception du rapport à l’épistémologie occidentale, pour ne pas dire la bibliothèque coloniale dont  Valentine Mudimbé nous a sermonné de sortir depuis longtemps (voir l’invention de l’Afrique 1988). L’Afrique doit sortir du carcan linguistique dans lequel elle a été enfermée depuis fort belle lurette et qui consiste à user des langues étrangères pour l’éduction et la formation de ses enfants dans les écoles et universités africaines (Voir les travaux de Cheikh Anta Diop, voir notre dernier ouvrage sur sujet, Fall 2020).

La troisième de ces ruptures épistémologiques est liée à la disposition psychologique de l’Afrique envers le monde occidental. L’idée de postcoloniale existe dans pas mal de départements d’études africaines mais elle se transforme en une sorte concept-valise qui exorciserait les atrocités du passé et semblerait renforcer l’idée d’une indépendance africaine dans son épistémologie. Or le concept « postcoloniale » ne saurait être qu’un instrument de propagande par le truchement duquel nous continuons de nous éloigner de l’universel en exploitant la bibliothèque coloniale fondée sur une pensée binaire l’Afrique-Occident.

L’Afrique a intérêt à sortir de cette binarité pour apporter sa contribution historique et culturelle pour mieux se faire une place confortable au concert de l’humanité dont l’universel n’est qu’un horizon de quête qu’aucune civilisation n’a le monopole ou semble atteindre un jour.

À titre d’exemples dans la plupart de nos universités africaines, les programmes sont calqués sur ceux de la France ou ceux du monde Anglo-Saxons pour enseigner nos enfants et nos étudiants en total déphasage avec les univers de référents culturel et cultuel dans lesquels tout programme éducatif sérieux doit être conçu et pensé, et en fonction de ses exigences développement.

En somme, ces formes de ruptures épistémologiques sur lesquelles nous nous proposons de réfléchir peuvent donner l’impression qu’elles sont aux antipodes de l’idée (ou rien à voir avec) du traitement discriminatoire des réfugiés africains que nous avons traité dès le début. Loin s’en faut, nous pensons que ce traitement discriminatoire, à la limite raciste, des réfugiés africains dans cette guerre et dans toutes les autres guerres précédentes dans l’histoire n’est rien d’autre que la partie visible de l’Iceberg des Systemes et Catégories de Pensées racistes inscrites dans l’imaginaire collectif de certains individus dans le monde du Blanc.

L’Africain, par ricochet le noir, n’existe pas en réalité dans le monde du Blanc.  Il/elle semble y être représenté.e par un éventail de fantasmes et de catégories de pensées que l’on projette sur sa personne en attendant de le/la découvrir. Une fois que le carcan des systèmes et catégories de pensées et de fantasmes du Blanc tombe sous le poids de la réalité de l’excellence, l’Africain cesse de vivre dans l’imaginaire du Blanc pour revêtir le manteau d’un simple être humain devant contribuer à la construction de non pas de l’Humain mais de l’Humanité comme projet commun.

Plus concrètement, ces réfugiés africains bloqués et violentés aux frontières polonaises n’existent que dans l’imaginaire des polonais-lambda qui n’avaient pas le temps de les découvrir devant l’évidence de la réalité de qui ils sont réellement et non de ce qu’on leur dit d’eux dans leurs catégories et systèmes de pensées. Bref, ces réfugiés africains ont été malheureusement pris dans l’enclume de l’imaginaire suprématiste de certains blancs polonais et le marteau de la réalité de l’ethnocentrisme qui apparaît naturellement, comme serpent de mer, dans tout conflit humain.

Words to the wise !

Dr. Moustapha Fall

fallm77@gmail.com

 

 

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