(Contribution ) : Les impensés de la démocratie Malienne : la revanche du social sur le politique

“Bordel au carré”, à travers cette sentence vulgaire Ahmadou Kourouma, écrivain de la période post-indépendance, qualifia la guerre civile Libérienne et Sierra Leonne d’alors. De la région des grands lacs au Sahel, le périmètre de la conflictualité semble se recentrer sur un pays qui, dès les premières heures de la démocratisation, fut considéré comme un “succes History francophone“. Hier modèle de démocratie selon les indicateurs des institutions internationales, aujourd’hui contestation, désordre, putsch, tragédie… insèrent le pays dans la catégorie des États faillis (failed state). Comment comprendre alors  ce glissement ? Quelles sont les raisons du reflux de la démocratie malienne ? Comment la surveillance extérieure des élections fût-elle érigée en norme de civilité politique jusqu’à produire des résultats contreproductifs ?

 

Il y a un impensé de la démocratie malienne qui reste congénitale à la domestication de la démocratie en Afrique. Cette pathologie ne saurait être saisi sans une sociologie historique de l’installation à l’acclimatation des éléments de la démocratie au Mali, sans quoi la réflexion risque de subir la dictature de l’immédiateté ou à servir d’amuser un auditoire du moment. L’emprise de l’actualité sur le chercheur peut invalider dans une certaine mesure le travail scientifique. Néanmoins, une esquisse de réflexion peut être donnée pour éviter l’absolutisation du temps et afin d’embellir le tableau. Nous débuterons par un constat amer. Celui-ci peut se résumer dans cette énonciation affirmative : le grand paradoxe de la démocratie en Afrique, en particulier au Mali, réside dans le fait qu’elle soit penser uniquement en terme d’élection. En d’autres termes, l’organisation d’élections régulières – libres – transparentes suffirait à attribuer un prix Nobel de la démocratie (simple ironie). Dans la perception de la “communauté internationale” l’élection constitue l’alpha et l’oméga de la démocratie libérale. Ainsi, les qualificatifs d’élections “libres et transparentes” marqué par le sceau des organes de normalisation, dont notamment l’Union européenne (UE), l’Union africaine (UA), la Communauté Économique Des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), rimaient avec succès ou victoire politique. A propos, le Mali offre un cas d’école saisissant. A l’instar de David Betham, quatre (4) facteurs influencent au moins tout processus de transition vers la démocratie : le processus de transition (1), le système économique (2), la culture politique (3) et le dispositif institutionnel (4).

S’agissant du processus de transition, c’est-à-dire la nature du régime antérieure et le mode de transition, l’idée de départ serait qu’un État faiblement institutionnalisé ou un régime militaire favorise accessoirement la transition. En Afrique, le Mali fait figure d’exception en matière de démocratisation. Il est la seule nation africaine à se situer dans la catégorie de “transition arrachée”. Autrement dit, c’est une quasi-révolution qui a renversé l’ordre existant d’alors par un nouvel ordre. A travers un soulèvement populaire, le Président Moussa Traoré sera chassé au pouvoir d’abord, la nouvelle équipe exclua les anciens dans le processus ensuite, et une fracture se creusa in fine entre les destitués et les nouveaux (premier seuil du piège). Y ajoute à ce constat, la faiblesse du “pouvoir infrastructurel”, dit autrement, de l’incapacité de l’État malien a exercé son emprise sur l’ensemble du territoire, en dépit des accords de cessation des hostilités avec les Touaregs. D’où l’apparition de “zone grise” au Nord – des espaces de non droit où prévaut l’anomie Durkheimienne.

Ce diagnostic du processus de transition demeure un facteur explicatif important mais insuffisant car trop centré sur l’État.

Quant au système économique : une économie de marché et un bon agencement des groupes sociaux favorisent la transition vers la démocratie et sa consolidation. Le Mali, à l’instar des autres pays africains, fut astreint à s’adapter au nouveau paysage international sous la couleur des Politiques d’ajustement structurel (PAS). Dans ce contexte mondial marqué par l’idéologie néolibérale l’adhésion à cette philosophie s’effectuait de façon stratégique et, surtout, par contrainte extérieure : point par nécessité mais pour des besoins de survie du régime et de captation du financement extérieur (conditionnalites politique et économique). Quelques années écoulées, le processus top-dawn de l’économie de marché a conduit à la paupérisation des classes sociales et affaiblir les secteurs économiques et sociaux du pays (santé, agriculture etc.). Ainsi, perçue comme un échec notoire, l’ouverture démocratique engendra ses propres ennemis : les déçus de la démocratie. Ici, nous tenons cette déception comme la variable explicative la plus déterminante pour comprendre à présent les difficultés de la démocratie au Mali. De fait, l’illusion consiste à ne pas avoir accordé suffisamment démocratie politique et souveraineté économique. “La démocratie ne se mange pas” (dixit DJ Awadi ) : une assertion suggestive. Toutes choses égales par ailleurs le paradoxe est partout le même …

La culture politique est le troisième élément explicatif, c’est-à-dire qu’ici c’est le degré d’encrage social des individus, l’indice de cohésion sociale et des religions qui seront recherchés. Le Mali est une religion musulmane à 80%, la rébellion Touareg au Nord incite à lire la conflictualité sous le registre identitaire de type Huntingtonnien. Autrement exprimé, ni la religion encore moins la rébellion ne sont guère à l’origine du reflux démocratique mais bien la faiblesse économique de l’État imputable aux PAS, elles-mêmes tirées du répertoire du consensus de Washington. L’enjeu de démonstration nous invite à séparer la cause de la conséquence. D’où l’incapacité de l’État malien a distribué les acquis ou les dividendes de la démocratie sur l’étendue du territoire. D’où aussi la lente maturation des mouvements sociaux dans l’histoire politique malienne (1991, 2012, 2020) au-delà de la tenue d’élections “libres” à séquence régulière (1992, 1997, 2002, 2007, 2013, 2018).

Le quatrième (4) élément explicatif enfin renvoit au maillage institutionnel. En effet, un bon agencement constitutionnel favorise le processus de transition : un régime parlementaire est plus enclin à favoriser la dépersonnalisation du pouvoir politique contrairement au régime présidentiel ; des structures décentralisées consolident plus la démocratie que des structures centralisées. Provisoirement, le régime malien sera qualifié d’hybride en raison de l’élection du Président au suffrage universel et de la responsabilité du Premier ministre devant le parlement. De même, le Mali restait un pays de référence de stabilité institutionnelle où une réforme emblématique de la décentralisation s’est initiée, renforcée, et consolidée deux décennies après les vagues de démocratisation en 1990. Durant ces 20 ans, un haut conseil des collectivités locales exerçait une fonction essentielle dans le  renforcement de la démocratie à l’échelon local. Ajoutons à ce regard une longévité constitutionnelle du régime accompagnée de réformes exemplaires (cas du Médiateur de la République) et du respect de la Clause Limitative de Mandat (CLM) par les présidents sortants (Alpha Oumar Konaré en 2002 et Amadou Toumani Touré en 2012), malgré des tentatives avortées. L’enjeu de réflexion reste ailleurs alors ! Les difficultés de la démocratie malienne sont à rechercher dans la faiblesse économique et les défauts d’intégration. A titre d’exemple, le Mali figure 184e rang dans les IDH parmi les 189 Etats ; la fragmentation de la nation entre un centre “riche” et une périphérie moins intégrée dans les circuits de l’économie, les solidarités trans-éthniques ainsi que la fragilité de l’entreprise étatique laissent apparaître des identités de substitutions ou plus encore un faible contrat social à la base.

Ces deux facteurs (faiblesse économique et intégration manquée) sont déterminantes dans la compréhension du soulèvement au Mali. La conversation des militants de la démocratie en militants déçus des causes démocratiques a induit aux replis derrière les identités, au rejet des symboles de l’État postcolonial et à l’activation d’un sentiment national devant une puissance étrangère accusée de tirer des ficelles. Ainsi, en 2004 déjà une enquête d’Afro-baromètre sur la perception de l’idéal démocratique des Maliens établissait que “le soutien à la démocratie est associé à la satisfaction des besoins économiques de base ; la confiance aux institutions à la prise en charge de ces mêmes préoccupations ; et l’adhésion aux réformes au non désengagement total de l’Etat de la sphère économique” Dans ce même ordre d’idées, seuls 60% des Maliens soutiennaient le régime démocratique et seraient prêts à travers des manifestations à défendre les acquis démocratiques car, estiment-ils, peu satisfaits des performances économiques du régime. L’ouverture démocratique, au lieu de constituer une source de stabilité sociale, a creusé graduellement un énorme écart entre les satisfactions espérées et les satisfactions réelles ou obtenues.

Revenons-en à notre postulat de départ, en nous en tenant à cet ordre, à savoir que la démocratie ne se résume pas à des élections. L’illusion entretenue par la “communauté internationale” à l’aide de l’idéologie néo-libérale est de restreindre la portée de la démocratie dans sa version “procédurielle” et en occultant brillamment sa dimension “substantielle”. La démocratie politique ne saurait être mère de la souveraineté économique pas plus qu’elle n’est gage de reconstruction de l’unité nationale. C’est du côté de la société qu’il faut regarder quand bien même que toute nation à besoin d’un ordre politique stable. Les soulèvements des étudiants, des agriculteurs, des syndicats … devraient être lus sous le prisme de l’insatisfaction et de la déception. Ici comme ailleurs, la démocratie n’a point apporté les dividendes escomptées ni favorisé les fonctions de solidarités sociales. D’où la pertinence du discours sur les pré-requis sociaux de la démocratie dans les pays pauvres en voie de transition.

Complétons le tableau : une autre pathologie de la démocratie au Mali réside dans l’extériorité de sa mesure et de ses éléments d’appréciation. Dans un temps mondial de la démocratie et des droits humains l’élection fût ériger en normes de civilités politiques. Dit autrement, c’est dans un “temps mondial” au sens de Wallertein, c’est-à-dire de la prise en compte du cadre culturel d’opérationalisation du système-monde (ici, la démocratie) que s’apprécie le comportement souhaitable des États (vis-à-vis des citoyens) ; et de ce code de conduite y dépend la légitimité extérieure des Léviathans. Ainsi, du côté de l’État malien l’adhésion à ces “standards internationaux” s’effectuait de façon réaliste. Il s’agit d’atténuer la réputation d’irrespect aux normes de civilités politiques (effet Rodrigues !). L’initiative venant de tout Etat qui viserait à une totalisation de l’espace politique sera perçue soit comme signe d’autoritarisme soit comme aveu politique d’un régime qui aurait des secrets à garder hors des lorgnettes du public. Dans cette ambiance, la surveillance électorale s’est construite progressivement en norme “universellement” acceptée par les Etats, les partis politiques, les acteurs de la société civile et les OI à caractère universel ou régional. De là, la tendance a jugé l’autre et à s’immiscer dans ses affaires intérieures prennait goût dans un environnement régional normé par des principes et valeurs partagés. C’est dans la constitution d’une “société internationale régionale” que l’équation de la CEDEAO s’inscrit, en termes notamment d’exigences démocratiques et de sanctions (cf. Protocole additionnel de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance). L’élection en tant que mode de dévolution démocratique du pouvoir s’est imposée comme principe sacro-saint des sociétés “modernes”. À cet effet, l’interdiction des putsch et la modification unilatérale des règles du jeu électoral s’érigaient en normes d’appréciation du comportement souhaitable. À quelques exceptions, l’exemplarité l’a remporté sur la contestation électorale au Mali. Néanmoins, nous découvrons que l’élection n’est plus exclusivement gage de légitimité ni de crédibilité politique. La non prise en charge effective des revendications sociales devant les “avatars de l’État” devient source d’instabilité politique. Janus bifron le social s’oppose au politique et à son environnement. Ce constat défait le schéma de l’État comme espace “d’allocation autoritaire des valeurs” attendu au sens de prise en charge des préoccupations individuelles et collectives. Aujourd’hui, chacun découvre l’exceptionnalité de la situation Malienne, exception qui effleure avec les exigences du temps (processus de transition) ou encore aux exigences politiques (respect du calendrier régional) qui, même devant les lourdes sanctions de la CEDEAO infligées au peuple, ne sauraient se résumer à la simple conformité aux normes démocratiques. Qu’à cela ne tienne, le substrat social du mouvement complexifie la situation devant laquelle la relégation des revendications du moment devient illégitime. Poussé à l’extrême, la dissonance est irréductible. Elle laisse apparaître en filigrane une logomachie sur l’idéale démocratique marquant une césure entre la CEDEAO et le peuple malien. L’un comme l’autre, situe notamment le diable ailleurs. L’option jusque-là choisie par l’echelle régionale c’est la valorisation de la forme sur le fond, du court-termisme sur le long terme.

En réaction, l’histoire récente de la démocratie sur le continent semble s’écrire brutalement par des mouvements sociaux amorçaient notamment par les printemps arabes en 2011, au Burkina en 2014 …  plus récemment en Guinée et au Mali en 2020 pourtant considéré comme un pays à faible tradition de contestation. À l’image de tout conflit social, les revendications attendent un transformateur politique.

 

Alassane DIONE, Doctorant en Sciences Pô – Spécialité Études Internationales à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis

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