Etats-Unis: Bernie Sanders fait de la résistance

Bien que toujours distancé par Hillary Clinton dans la course à l’investiture démocrate, Bernie Sanders est dans une dynamique positive avant la primaire de ce mardi 19 avril à New York. Agé de 74 ans mais adulé par les jeunes, le candidat anti-establishment s‘avère plus coriace que prévu pour l’ancienne First Lady. Portrait.

Agé, juif et socialiste, a priori Bernie Sanders cumulait toutes les caractéristiques aptes à faire fuir l’électeur américain de base. Personne en effet, pas même Ronald Reagan (1), ne s’était jamais présenté à un âge aussi avancé (74 ans) à une élection présidentielle américaine. De même, aucun candidat juif à une investiture n’avait jamais remporté ne serait-ce qu’un seul délégué à une primaire dans un des cinquante Etats. Quant au mot « socialiste », il est encore considéré comme une grave insulte dans une bonne partie du pays.

Avec ses airs de professeur Maboulette, sa voix de basse éraillée et ses bras qui partent dans tous les sens, Bernie Sanders est pourtant en train de créer la surprise avec seulement 300 délégués de retard sur Hillary Clinton, alors que se joue ce mardi la primaire de New York, la plus prolifique en délégués (291) derrière celle de Californie. Même si les élections présidentielles américaines sont en général assez fécondes en candidats atypiques ou hauts en couleurs, c’est un euphémisme de dire que Bernie Sanders sort de la norme.

Certes il est membre du Congrès depuis 1990 et son parcours est, dans un sens, linéaire avec pour principal combat, depuis toujours, la lutte contre les inégalités. Mais son curriculum vitae comporte des étapes assez étonnantes, à commencer par le fait qu’il n’est officiellement inscrit sous l’étiquette démocrate que depuis cinq mois. Comme en témoigne son accent – consonnes appuyées, voyelles fluctuantes – Bernard Sanders (fait rare aux Etats-Unis, il n’a pas de deuxième prénom) est né à Brooklyn, quartier le plus peuplé de New York.

Nul doute que sa propension à défendre le pauvre et l’opprimé vient de là : Bernie naît dans une famille très modeste d’un père immigré polonais qui vendait de la peinture et d’une mère femme au foyer, elle-même fille d’immigrés. S’il a toujours eu un rapport très distancié à la religion (Eli, son père, n’allait à la synagogue que pour le Yom Kippour), le jeune Brooklynite va un temps à l’école hébraïque mais fréquente surtout les écoles publiques, dont la Madison High School comme la future juge à la Cour suprême, Ruth Bader Ginsburg, et le futur sénateur de New York, Chuck Schumer.

Bernie cherche sa voie

Très présente dans son entourage, l’horreur de l’Holocauste lui fait prendre conscience assez jeune du fait politique avec, comme exemple à ne pas suivre, la montée du nazisme en Allemagne dans les années 1920-1930. S’il ne s’intéresse guère à ses études proprement dites, Bernie Sanders s’engage dans les combats majeurs du début des années 1960 : la lutte pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam, conflit auquel il échappe car trop âgé pour la conscription. Au milieu de 250 000 militants pour l’égalité des droits, il assiste à Washington au fameux discoursI have a dream de Martin Luther King du 28 août 1963 et il est même arrêté, toujours en cet été 1963, lors d’une manifestation sur le campus de l’université de Chicago, établissement qu’il a rejoint en 1960 après un an au Brooklyn College.

Ses parents sont déjà décédés lorsque le futur sénateur du Vermont décroche son diplôme alors que son frère aîné, Larry, est déjà entré en politique au Parti démocrate.Un frère qui émigrera pour l’Angleterre en 1969 et qui est, à l’heure actuelle, membre du Parti des Verts en Grande-Bretagne après une carrière dans le secteur de la santé publique. Celle de Bernie va être beaucoup moins académique car, s’il déborde d’énergie, le jeune diplômé en sciences politiques cherche sa voie, en ce milieu des années 1960 : séjour dans un kibboutz en Israël, assistant dans un hôpital psychiatrique, enseignant au sein de Head Start (programme d’éducation préscolaire à l’attention d’enfants défavorisés), puis même charpentier dans une toute petite entreprise dénommée Creative Carpentry (Charpenterie Créative) qu’il monte avec des copains. Tout un programme.

Il n’y a pas là de quoi faire fortune mais suffisamment pour pouvoir acheter, moyennant 2 500 dollars, un terrain de 35 héctares près de Montpelier, capitale du Vermont, cet Etat boisé frontalier du Québec qui va bientôt devenir son fief. A cette époque, Bernie est encore avec sa première épouse, Deborah Shiling, mais le couple bat de l’aile et ne survivra pas à la fin des années 1960. Peu de temps après le divorce, il aura un enfant avec une autre femme, un fils prénommé Levi dont on ne saura que l’été dernier – à la surprise de beaucoup – qu’il n’était pas le fruit de son union avec Deborah, ce qu’il avait toujours laissé croire avec la bénédiction de sa deuxième compagne, Jane O’Meara Driscoll, épousée en 1988.

Terminée la menuiserie, le futur candidat à la présidentielle s’essaye maintenant au journalisme d’opinion et à la réalisation de documentaires. Le plus remarqué sera un portrait d’Eugene Debs, un syndicaliste d’origine française qui fut le candidat du Parti socialiste d’Amérique à l’élection présidentielle à quatre reprises entre 1904 et 1920 et qui, encore aujourd’hui, demeure le modèle de référence du candidat Sanders. Tout au long des années 1970, celui-ci tente sa chance aux élections sénatoriales et gouvernatoriales du Vermont sous l’étiquette du Parti de l’union de la liberté, formation essentiellement locale fondée en juin 1970. Mais s’il gagne des voix à chaque élection, ses scores restent modestes (2%, 4% puis 6% des suffrages) dans un Etat qui reste alors un bastion républicain.

Tout commence à Burlington

Après cette décennie d’échecs électoraux, Bernie Sanders quitte le Parti de l’union de la liberté. Il se redéfinit social-démocrate et se laisse convaincre par un ami de briguer, sous l’étiquette d’indépendant, la mairie de Burlington, principale ville du Vermont (40 000 habitants) située à 2 heures de route à peine de Montréal. Cette élection va changer sa vie. À la surprise générale, il profite d’une triangulaire pour devancer de dix voix le maire démocrate sortant. Avoir un socialiste à la mairie fait passer des frissons dans le dos des huiles locales mais Bernie, alors âgé de 40 ans, va se révéler être un élu pragmatique et ouvert, quoique déjà obstiné.

Il se distingue par son opposition à la gentrification de certains quartiers, par ses actions dans le domaine social et par des choix bien accueillis en matière d’urbanisme, ce qui lui vaut d’être réélu en 1983, 1985 et 1987. Son dernier mandat de maire coïncide avec un épisode qui peut prêter à sourire mais qui lui a valu quelques critiques, on l’imagine, au début de sa campagne: sa « lune de miel » en Union Soviétique avec Jane, sa deuxième épouse, native comme lui de Brooklyn et elle-même très engagée politiquement. Il s’agissait en fait d’une visite à Iaroslav, sur les bords de la Volga, dans le but d’un jumelage avec Burlington, en compagnie d’une délégation de vingt personnes, voyage survenu au lendemain de son mariage en 1988, en pleine perestroïka gorbatchevienne.

Encouragé par Jane, il se présente une première fois pour un siège à la Chambre des représentants sous l’étiquette indépendant mais perd contre son adversaire républicain Peter Smith. La deuxième tentative sera la bonne grâce au soutien de… la NRA (National Rifle Association), le puissant lobby pro-armes à feu qui désapprouve le soutien de Smith à une proposition de loi visant à bannir les fusils d’assaut. De façon très surprenante vu hors des Etats-Unis, Bernie Sanders n’a en effet jamais été partisan du contrôle des armes à feu, du moins pas en milieu rural comme dans le Vermont. Son élection en 1990 fait sensation car c’est la première fois en quarante ans qu’un indépendant remporte un siège au Congrès.

Dès son arrivée à Washington, Bernie fait du Bernie. « Cet endroit ne fonctionne pas, il est défaillant », déclare-t-il à Associated Press à propos du Congrès. « Aucun changement n’interviendra tant que des centaines de ces gens n’auront pas été virés de leurs bureaux », reprend-il, avant de conclure : « Le Congrès n’a pas le courage de résister aux intérêts particuliers, j’ai la liberté de dire ce que je pense ». Autant dire qu’il ne se fait pas que des amis, à commencer par les démocrates qui se demandent d’où sort cet énergumène qui parle fort et trop souvent à leur goût. Les électeurs du Vermont se sentent néanmoins bien représentés puisqu’ils vont le réélire à six reprises jusqu’en 2007.

Durant ses seize ans à la Chambre, il dessine par son action les contours de son programme présidentiel à venir. Il se prononce pour un système de sécurité sociale universelle, contre les délocalisations, contre les conséquences sociales du libre-échange, contre les interventions militaires en Irak de 1991 et 2003 et contre le libéralisme en général et les lobbys en particulier, autant de sujets sur lesquels il est, la plupart du temps, en désaccord total avec son adversaire à la primaire démocrate de 2016, Hillary Clinton. Apprenant que son ami Jim Jefford, qui a quitté le Parti républicain en 2001 pour le rejoindre chez les indépendants, renonce à son poste de sénateur du Vermont car son épouse est gravement malade, Bernie Sanders annonce sa candidature pour la Chambre haute en avril 2005.

Un sénateur opiniâtre

Bien que toujours indépendant, il reçoit quelques soutiens de poids émanant de sénateurs démocrates de premier plan comme Harry Reid, Howard Dean, Charles Schumer et le futur président Barack Obama qui se déplace en personne dans le Vermont pour le soutenir. Le jour de l’élection, en novembre 2006, Bernie Sanders bat à plate couture le candidat républicain avec 65% des voix contre 32% pour son adversaire. Un triomphe. Bien qu’il vote la plupart du temps avec les démocrates, il va se distinguer en 2010 par un discours de 8 heures et 37 mncontre un projet de loi d’exemption fiscale, une tirade qui en dit long sur le bagou et la détermination du bonhomme. Impressionné, l’éditeur Nation Books publiera même en février 2011 le discours dans son intégralité sous la forme d’un livre intitulé, comme il se doit, The Speech.

Réélu au Sénat en 2012 avec 71% des suffrages, Bernie Sanders commence à se faire à l’idée qu’il peut viser plus haut encore, sinon pour gagner, au moins pour avoir impact sur la prochaine présidentielle. Lorsqu’il annonce sa candidature à l’investiture démocrate fin avril 2015, le sénateur du Vermont recueille un peu plus de 4% des intentions de vote chez les démocrates contre 59,8% à Hillary Clinton, un score Hollandesque et un retard qui paraît alors insurmontable. Depuis, cet écart n’a cessé de se réduire et, la semaine dernière, il n’était plus que de 1,2 % (47,2% contre 46%). Il faut dire que le positionnement de candidat anti-establishment du natif de Brooklyn a eu un retentissement certain dans les classes moyennes et encore plus chez les jeunes.

Si seuls les moins de 50 ans votaient, Sanders serait sûr d’être désigné à la prochaine convention démocrate de Philadelphie le 28 juillet prochain, dans une Amérique où la génération Occupy Wall Street préfère désormais le mot « socialisme » au mot « capitalisme » selon une étude du très respecté Centre de recherche Pew. Bien que plus âgé qu’Hillary Clinton, née en 1947, Bernie est d’ailleurs devenu la coqueluche des réseaux sociaux, témoin le succès de son slogan Feel the Bern répercuté ad nauseam sur internet. Difficile à traduire mot à mot, c’est un clin d’œil à l’expression « Feel the burn » employée dans les années 1980 par Jane Fonda dans ses vidéos d’aérobic, en référence à l’échauffement musculaire (burn) ressenti durant les exercices.

Surfant sur cette vague de popularité, le sénateur du Vermont – qui a dû officiellement rejoindre le Parti démocrate en novembre pour pouvoir se présenter – a créé la surprise le 1er février en passant tout près de remporter le premier caucus dans l’Iowa. Une semaine plus tard, il s’imposait à la primaire du New Hampshire, une victoire qui en appelait d’autres. La plus significative, il l’a obtenue dans le Michigan où Hillary Clinton était pourtant donnée archifavorite mais où il l’a devancée de près de 20 000 voix, un succès suivi de sept autres victoires ces quatre dernières semaines, dans des États certes moins dotés en délégués. C’est donc une partie importante qui se joue aujourd’hui avec la primaire de New York, État de naissance de Bernie Sanders mais dont Hillary fut la représentante au Sénat de 2001 à 2009 avant de succéder à Condoleeza Rice au poste de Secrétaire d’ État.

Des chances qui restent minces

En tête dans les sondages à New York, Hillary Clinton part favorite mais un échec semblable à celui du Michigan serait un véritable camouflet pour elle et commencerait à sérieusement écorner son image de candidate naturelle pour la Maison Blanche en novembre. D’abord courtois au début de la campagne, les échanges sont devenus plus tendus entre elle et Bernie Sanders comme on a pu le constater au fur et à mesure de leurs débats, l’un accusant l’ex-première dame d’être prisonnière de Wall Street et des lobbys ; et l’autre accusant son adversaire d’être un « single issue candidate », le candidat d’un seul thème.

En réalité, Bernie Sanders et Hillary Clinton représentent l’un et l’autre deux tendances qui existent depuis longtemps chez les démocrates mais ils en incarnent chacun les extrêmes : anti-Wall Street, pro-régulation et un rien populiste côté Bernie ; centriste, capitalist-friendly et un rien élitiste pour Hillary. Reste que si la dynamique actuelle plaide en faveur de Bernie Sanders, ses chances de remporter l’investiture sont encore minces, la faute au système des super délégués, une bizarrerie qui donne pour le moment un net avantage à Hillary. Les délégués remportés Etat par Etat durant les primaires depuis février ne représentent en effet que 85 % du total qui sera pris en compte à la Convention démocrate de Philadelphie en juillet.

Les 15 % restants, ces fameux super délégués, sont des officiels du parti et ne sont pas désignés par les électeurs. Problème : ils votent pour le moment Hillary Clinton à une très large majorité : 469 contre seulement 31 pour Bernie Sanders qui fait pourtant de meilleurs scores que l’ex-First Lady dans les intentions de vote que ce soit face à Donald Trump, à Ted Cruz ou à John Kasich. Entre deux journées de campagne à New York, le candidat hors système a quand même trouvé le temps de se rendre à Rome vendredi pour rencontrer le pape François, un personnage qui l’impressionne et qu’il admire. La bénédiction papale qu’il a reçue en privé fera-t-elle basculer le destin de son côté ? Un pélerinage dans la cité romaine ne peut pas nuire en tout cas quand on espère un miracle, électoral ou autre. « Je ne suis pas catholique mais un tel rayonnement émane de lui. C’était magnifique de le rencontrer », a déclaré le sénateur du Vermont, avant de retraverser l’Atlantique pour la derniére ligne droite de cette pimaire new-yorkaise.

(1) Bernie Sanders aura 75 ans en septembre, Ronald Reagan n’avait que 73 ans lorsqu’il a brigué un second mandat en 1984.

rfi