Mame Mbaye Niang, ministre de la jeunesse et de la construction citoyenne : «Karim Wade ne peut être amnistié»

Mame Mbaye Niang est connu pour être très proche du cercle présidentiel où il jouit d’une certaine confiance et influence. C’est pourquoi, quand il parle, certains observateurs s’orientent pour connaître la direction du vent… politique. Dans ce contexte de dialogue politique et de libération annoncée de Karim Wade, le ministre de la Jeunesse et de la construction citoyenne dit ses vérités et recadre le débat.

Vous étiez, ce matin (hier : Ndlr) devant la commission Jeunesse et Sports de l’Assemblée nationale, quelle a été la teneur de votre rencontre avec les parlementaires ?

Mon passage devant les députés consistait à partager le programme des Vacances citoyennes 2016. Nous avons surtout axé notre intervention autour des innovations que nous comptons apporter pour cette édition. En plus des activités de présentation des projets et programmes du ministère, j’ai voulu que l’édition de cette année soit marquée du sceau des valeurs d’un bon citoyen dans une République.

Quelles sont les innovations pour cette année ?

Ces changements sont de plusieurs ordres. Non seulement nous allons mobiliser les jeunes autour des questions liées à l’entrepreneuriat, mais nous comptons engager les jeunes autour des problématiques liées à l’environnement, au cadre de vie et à la restauration des valeurs sans quoi, il ne peut y avoir d’émergence. Ces questions sont fondamentales quand on sait que l’un des axes prioritaires du Plan Sénégal émergent tourne autour du développement du capital Humain. Dis-moi quel peuple tu as, je te dirai qu’elle ambition lui trouver. Donc Bâtir un Sénégal émergent passe par le renforcement de l’Homo Senegalensis à la base.

Une polémique a enflé au sujet de la «bancabilité» des projets des jeunes demandeurs de financement. Ne pensez-vous pas que vos propos ont été excessifs ?

Je vous remercie pour cette question. Il n’a jamais été question, dans mes propos, de dire qu’il n’y a aucun projet bancable. Cependant, force est de reconnaître qu’il y a des difficultés liées à la formulation des projets. Il y a vraiment une différence entre une idée de projet et un projet. Une idée de projet est à saluée. Cependant, ce projet ne peut être financé que s’il garantit le remboursement du prêt accordé. En d’autres mots, il faut que le projet soit rentable. N’oublions pas que ce sont des fonds publics. Nous avons l’obligation de veiller à ce que cet argent public soit utilisé à bon escient.

Ne faut-il pas mettre en place un dispositif permettant d’accompagner ces jeunes dans l’élaboration des projets qui soient bancables ?

D’abord, un projet bancable relève d’une bonne ingénierie financière. Nous avons mis en place ce dispositif à l’Anpej et au Fongip où des ingénieurs en montage de projet sont mis à la disposition de jeunes porteurs de projets ou de jeunes qui ont des idées de projets.

Avez-vous des chiffres des projets financés par votre département ministériel ?

Effectivement, plus de 3 000 projets ont été retenus au niveau du Programme d’appui à l’emploi des jeunes et des femmes (Papejf). Au moment où je vous parle, 1 500 futurs bénéficiaires reçoivent une formation complémentaire en management de projet.

Est-ce que vous avez évalué le taux de remboursement des projets financés ?

Oui, bien sûr. Cela va de soi, au vu des expériences précédentes. L’objectif était d’éviter la situation du Fnpj qui avait un taux de non-remboursement de 98%. De ce fait, nous avons mis en place de nouvelles procédures de sélection qui optimise le prêt.

L’actualité brulante, c’est l’affaire «Déesse Major». En votre qualité de ministre en charge de la Construction citoyenne, quel commentaire en faites-vous ?

Je n’ai pas suivi cette affaire. Mais quand on parle de valeurs et de mœurs, ça m’interpelle. Il y a de ces comportements qui ne nous aident pas. Notre société s’est adossée sur des valeurs culturelles et religieuses faites de «sutureu , de «kersa», de «yiw». Cependant, je profite pour lancer un appel à chacun pour la préservation de ce legs. Des erreurs peuvent être faites dans une jeunesse et j’ose espérer que la mise en cause saura en tirer leçons pour l’avenir.

Parlons maintenant politique. Qu’est-ce qui justifie ce besoin soudain de convoquer un dialogue national ?

Il n’y a jamais eu cette nécessité dont vous faites allusion. Nos institutions fonctionnent et notre modèle démocratique constitue une référence dans le monde. Cependant, remettons les choses dans leur contexte. A la clôture de la campagne du référendum, le président de la République avait exprimé son souhait d’initier un dialogue après notre victoire. L’idée de dialoguer est venue de cet engagement. Le Président se devait de l’honorer. Et c’est ce qui a été fait. Certains ont eu la lucidité politique de venir répondre à cette invitation.

D’aucuns pensent que le Président a organisé ce dialogue pour faciliter la transhumance.

Attendez, ce n’est pas la première fois que nous faisons des efforts ou que nous travaillons pour accueillir d’autres responsables. Le président de la République a dit : «J’appelle l’ensemble des forces vives du pays à venir travailler avec moi.» Alors, toute personne qui est dans ces dispositions peut venir travailler pour son pays. Quand même, on ne peut pas lui refuser cela. Personnellement, je ne milite pas pour l’exclusion. On ne peut pas refuser à un Sénégalais compétent de travailler pour son pays. D’ailleurs, on n’a pas besoin d’un dialogue national pour aller recruter… Bien avant le dialogue national, des milliers de Sénégalais ont rallié ou cherchent à s’engager pour soutenir le Président dans ses actions de développement du pays.

Est-ce qu’avec ce dialogue, le Président Sall ne cherche pas un moyen de phagocyter le Pds ?

Le Pds ne saurait être une cible. La légitimité du président de la République ne saurait souffrir d’aucune contestation. Le dernier référentiel en matière de consultation électorale était le référendum et je vous rappelle que les Sénégalais l’ont adopté à plus de 63%. Maintenant, ce qu’il faut comprendre est que le président de la République cherche à mobiliser l’expertise nationale de quelques bords qu’elle se situe. On a une économie en pleine transformation. Les enjeux deviennent de plus en plus importants avec les découvertes de pétrole et de gaz. Donc, tout Sénégalais compétent est convié à la tâche.

Vous appelez au dialogue, mais certains opposants, comme Idrissa Seck, Malick Gakou…, n’ont pas suivi. Est-ce que cela ne décrédibilise pas l’appel ?

Soyons sérieux. Que représentent ces deux personnes citées ? Idrissa est dans les commissions. Malick Gakou n’a même pas gagné sa commune lors des dernières consultations, et Idy a été réduit à un périmètre communal. On ne peut se focaliser sur ces personnes-là pour juger de la pertinence ou non de l’invitation au dialogue.

Mais, l’ancien Premier ministre, Abdoul Mbaye, non plus, n’y a pas participé…

Abdoul Mbaye n’a même pas encore formalisé un parti. Arrêtons de créer des statuts d’éléphant à des nains.

Quel problème avez-vous personnellement avec Idrissa Seck ?

Je n’ai pas de problème personnel avec Idrissa Seck. Mais, c’est le seul responsable de l’opposition qui a un double langage. Il conseille les vertus alors qu’il cache des vices. Fouillez sur son passé, vous verrez qu’il a toujours posé des actes contraires à ce qu’il dit. La preuve, trois jours avant l’annonce du président de la République de gracier Karim Wade, Idy était parti porter le combat de la libération de Karim à l’Internationale libérale. Et trois jours après, il revient pour dire que c’est un scandale. Idrissa Seck nous taxe de dealers, parce que tout simplement ses schémas politiques sont faussés. Or, lui a un protocole de Rebeuss écrit, avec sa signature, son mandataire, où il s’était engagé à financer et à refinancer. Il s’est dédit. C’est le seul homme politique qui s’est dédit autant de fois aux yeux de tout le monde. Il nous taxe de dealers alors qu’il garde son argent dans des endroits qui ne sont fréquentés que par des dealers. On l’a dit et on en a apporté la preuve. Il dit qu’il va apporter des preuves. On attend. Ce sont des faits. Idy représente le Tartufe du monde politique sénégalais. C’est cela la réalité.

N’êtes-vous pas gêné par la coïncidence de l’ouverture du dialogue et l’annonce de la libération de Karim Wade ?

Est-ce que vous avez vu une commission qui a discuté de la question de la libération de Karim Wade ? Tout a été clair et je pense qu’il faille mettre un terme à cette polémique malsaine que les gens veulent installer. Il n’y a pas d’amnistie, il n’y en aura pas, il ne peut qu’y avoir de grâce présidentielle. Je rappelle que 5 600 Sénégalais ont bénéficié de la grâce présidentielle depuis que Macky Sall est arrivé au pouvoir. Le 4 avril dernier, ce sont 585 prisonniers qui ont bénéficié la grâce présidentielle. Maintenant, pourquoi s’offusquer que Macky Sall accorde la grâce présidentielle à Karim Wade ?

Et pourtant Karim n’a pas demandé la grâce ?

Vous pensez que ces 5 600 Sénégalais qui ont bénéficié de la grâce l’ont demandée ? Non. Le Président, c’est la Constitution qui lui donne ces attributs. Moi, je serais gêné, aujourd’hui, de parler de la libération de Karim Wade, si l’épisode judiciaire n’était pas épuisé. Mais l’ensemble des recours ont été épuisés par M. Karim Wade et ses avocats. Aujourd’hui, il purge une peine, il en est à la moitié de sa peine. Il a été condamné à payer 132 milliards de FCfa à l’État du Sénégal. Il y a eu des entreprises, des biens, des immeubles qui ont été restitués à l’État du Sénégal. Donc, on ne peut pas passer tous ces efforts par pertes et profits et vouloir parler d’entente. Il n’y a pas d’entente, il n’y a pas d’opportunité. Il a purgé la moitié de sa peine, mais quand même je pense que nous sommes humains ! On ne peut pas le condamner, lui prendre les biens, lui condamner à payer, qu’il ait purgé sa peine à moitié et qu’il ne puisse pas bénéficier d’une grâce présidentielle.

Mais tout cela est introduit dans un contexte particulier : le lancement du dialogue national, le coup de fil du Président Sall à Wade lors de son anniversaire… Est-ce que cela ne crédite pas les soupçons de deal…

(Il coupe). Mais qui parle de deal d’abord ? Il faut faire la part des choses. Quand on parle de deal, on parle d’entente, or il n’y en a pas.

Il n’y a aucune discussion entre Macky et Wade sur la libération de Karim ?

Il ne peut pas y avoir de discussion. Vous savez pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils (les libéraux du Pds : Ndlr) n’ont pas fait pour libérer Karim Wade ? Ils ont utilisé la force, la manipulation, la diffusion de fausses nouvelles… Ils ont tout tenté. Mais, on a été droits dans nos bottes. On a respecté la procédure judiciaire, on a respecté la justice sénégalaise qui s’est prononcée de façon claire.

Avec la libération annoncée de Karim, est-ce que cela ne veut pas dire que la traque est bien finie maintenant ?

Il y a des magistrats qui sont nommés pour faire leur travail. Je pense que pour que le Président puisse intervenir dans une procédure judiciaire, on vient de le définir. Il faut que l’ensemble des cartouches puissent être épuisées et qu’il n’y ait plus d’appel pour que le Président puisse intervenir. Il y a des dossiers qui sont en instruction.

Personnellement, est-ce que vous trouvez une urgence à poursuivre la traque comme l’a dit Aminata Touré ?

Il y a eu 25 dossiers, il ne faut pas y aller plus vite que la musique, comme on dit. Je pense que Karim Wade a été arrêté un an et demi après les enquêtes. On ne peut accuser une personne d’enrichissement illicite sur la base d’arguments fallacieux. Il y a eu des enquêtes qu’ils ont menées, cela a mobilisé beaucoup de ressources et de personnel. Ayons quand même la courtoisie de respecter cette justice-là. Les gens disaient qu’on n’arrêterait jamais Karim, on l’a arrêté, qu’on n’allait jamais le juger, il a été jugé ; les gens ont dit qu’on allait jamais le condamner, il a été condamné. Les gens ont dit qu’on n’allait jamais retrouver de l’argent, aujourd’hui Ahs est dans le patrimoine de l’État. Il y a combien de maisons qui sont dans le patrimoine de l’État, d’argent liquide retrouvé ? Aujourd’hui, Karim Wade doit 132 milliards de FCfa à l’État du Sénégal.

Karim Wade est un potentiel adversaire. S’il sort, est-ce que ce n’est pas un peu risqué pour vous, le régime ou le parti ?

Vous croyez que nous dirigeons ce pays en gérant ce genre de risques ? Nous n’étions pas les plus intelligents, ni les plus brillants. Le pouvoir est un attribut de Dieu. Karim Wade était là lorsqu’on battait Abdoulaye Wade.

Il a gagné en sympathie ?

Qu’est-ce qui le justifie ? Karim Wade a appelé à voter «NON» au référendum du 20 mars. Quel est l’impact de son appel sur les résultats ? La légitimité du Président a été renouvelée à 63%, mais on veut nous entraîner dans un débat inutile, dans un débat politique qui ne repose absolument sur rien. Parce que tout simplement un Sénégalais qui a été condamné et qui va être gracié, c’est quoi le scandale ?

Le scandale, c’est que des alliés de votre parti, comme la Ld et le Pit, ruent dans les brancards pour dénoncer la libération de Karim. N’est-ce pas une menace pour la stabilité de votre coalition ?

Les valeurs qui nous regroupent et qu’on partage au niveau de la coalition restent et demeurent intactes. Je pense que nos amis ont peut-être besoin de comprendre la situation. Parce que, depuis lors, on ne fait que spéculer. Il n’y a qu’une seule possibilité, tout Sénégalais a quand même droit à bénéficier d’une grâce, le Président a cette prérogative.

On vous présente comme le faucon du Palais, le fantassin qui tire sur ce qui bouge…

Je ne tire pas sur tout ce qui bouge. Je n’ai jamais été démenti, encore moins accusé quelqu’un. Vous n’entendrez quelqu’un me démentir. On peut me reprocher le ton ou ma liberté d’expression. Mais, le fondement de mes arguments est toujours basé sur du correct. Je ne me prononce jamais sur des sujets dont je n’ai pas d’arguments. Je suis suffisamment concerné par ce qui est en train de se faire. Je ne souffre d’aucun défaut d’engagement. Je défends des principes. Un faucon ne défendrait pas, par exemple, la libération de Karim. Il n’y a rien de personnel. Ce sont des combats de principe que j’assume. Rien d’autre. Je n’hésiterais pas à être devant.

Avec la libération de Karim Wade, d’aucuns parlent de justice à deux vitesses…

Ceux qui le disent font allusion à la libération de Cheikh Béthio Thioune, Barthélémy Dias, Cheikh Yérim Seck, Luc Nicolaï, Thione Seck… C’est une idée machiavélique. Il faut y mettre un terme. Il y a une différence entre l’intervention du président de la République dans les affaires judicaires et l’octroi d’une grâce présidentielle à un détenu. Encore que ces gens n’ont même pas bénéficié de grâce. Ils ont été élargis, soit temporairement, soit de manière conditionnelle. Ce qui ressort de la prérogative des juges. Il faut éviter de faire de l’amalgame, c’est très dangereux. S’il y avait une justice à deux vitesses, ces personnes ne seraient jamais arrêtées. C’est le juge qui les avait mises en prison, c’est lui qui les a libérées en appréciant la situation. Maintenant, je suis d’avis qu’il faut revoir ce système. Mais il ne faut pas penser que la grâce ne profite qu’aux riches. Les 5 600 détenus graciés par le président de la République sont tous issus de couches très défavorisées. Aucun riche n’a été gracié.

Qu’est-ce qui retarde la libération de Karim Wade. Le président cherche-t-il un prétexte ?

La grâce est assujettie à la volonté du président de la République. Il l’attribue selon ses convenances. Personne ne peut l’obliger à le faire. Le Président n’a pas besoin de prétexte. Ce sont les politiciens qui le disent. Le chef de l’Etat a dit que la libération de Karim Wade est possible avant la fin de l’année, il faut se limiter à cette déclaration. Il faut éviter les rumeurs. Rien ne l’empêche de le faire s’il en a envie.

Vous persistez à dire qu’il n’y a pas de deal entre Macky Sall et Abdoulaye Wade ?

Il ne saurait y avoir de deal. Pour qu’il y ait deal, il faut deux parties. Ces gens ont tout fait pour que Karim ne soit ni jugé ni condamné. Malgré les interventions des chefs religieux, le Président a toujours refusé de s’immiscer dans les affaires de la justice. Maintenant que l’ensemble des procédures sont épuisées, la Constitution lui offre la possibilité de gracier ou de ne pas le faire.

LOBS