J’ai suivi avec attention la conférence de presse de Ousmane Sonko. Au-delà du ton et de certaines déclarations qui feront certainement beaucoup parler, je retiens surtout une chose : nous avons désormais un sérieux problème de lisibilité au sommet de l’État.
Ousmane Sonko n’est pas un opposant au pouvoir actuel. Il préside le parti qui dispose de la majorité à l’Assemblée nationale, Assemblée qu’il préside lui-même. Il a été Premier ministre pendant deux ans. Il a donc été au cœur de la définition et de la conduite de la politique du pays.
C’est ce qui rend sa sortie particulièrement troublante.
Quand le président du parti majoritaire conteste publiquement des choix importants du Gouvernement, critique la manière dont certaines questions économiques sont traitées et prévient que sa majorité pourrait ne pas voter les textes budgétaires si certaines conditions ne sont pas satisfaites, il ne s’agit plus d’un simple désaccord entre responsables politiques.
Il faut expliquer aux Sénégalais ce qui se passe.
Sur plusieurs sujets évoqués par Ousmane Sonko, je ne vais d’ailleurs pas feindre le désaccord pour le plaisir de m’opposer à lui. La question du coût de l’énergie est sérieuse. Celle du pouvoir d’achat l’est tout autant. La baisse de l’investissement public doit nous préoccuper. Et lorsqu’il demande davantage de transparence et un meilleur encadrement de certaines dépenses de l’État, le débat mérite d’être posé.
Mais il y a une difficulté que l’on ne peut pas contourner : Ousmane Sonko parle aujourd’hui de certaines orientations comme s’il les découvrait de l’extérieur.
Or il a dirigé le Gouvernement pendant deux ans.
Lorsqu’il demande que l’on ait « pitié du peuple sénégalais » face aux charges qui pèsent sur lui, comment ne pas lui rappeler que la vie chère n’est pas apparue avec son départ de la Primature ?
Lorsqu’il explique que d’autres solutions existaient pour le financement du Sénégal et que le pays n’avait pas nécessairement besoin de suivre la voie retenue aujourd’hui, je veux bien l’entendre. Mais pourquoi ces solutions n’ont-elles pas été mises en œuvre lorsqu’il dirigeait le Gouvernement ? Quelles étaient-elles exactement ? Jusqu’où les discussions étaient-elles arrivées ? Pourquoi n’ont-elles pas abouti ?
Il ne s’agit pas de polémiquer. Il s’agit de comprendre.
Car enfin, Ousmane Sonko ne peut pas être seulement le commentateur d’une situation à laquelle il a directement participé. Il doit aussi en assumer sa part.
Il y a ensuite quelque chose de plus préoccupant encore : la situation politique que cette conférence de presse met au jour.
Le Gouvernement prépare ses textes budgétaires. Le président du parti qui dispose de la majorité parlementaire annonce que cette majorité pourrait ne pas les voter si ses exigences ne sont pas prises en compte.
C’est son droit. Les députés ne sont pas là pour lever la main sur ordre et l’Assemblée nationale n’a jamais eu vocation à être une chambre d’enregistrement.
Mais si Pastef considère désormais que le Gouvernement conduit une politique qui s’éloigne de ses engagements, il faut le dire clairement. Si ce n’est pas le cas, alors les désaccords doivent être arbitrés et le pays doit savoir quelle ligne est finalement retenue.
On ne peut pas être durablement au pouvoir et se comporter en même temps comme l’opposition à ce pouvoir.
Et puis il y a le Président de la République.
Je suis opposant à Bassirou Diomaye Faye. Je n’ai donc aucune raison politique de venir défendre son bilan ou ses choix. Mais il est le Président de la République, élu par les Sénégalais, et il exerce les prérogatives que lui confère notre Constitution.
Lorsqu’Ousmane Sonko affirme publiquement, en parlant de lui, qu’« en réalité, il n’a aucun pouvoir », cela ne peut pas être traité comme une petite phrase de plus.
Je ne sais pas exactement ce qu’il a voulu dire par là. Mais je sais ce que ce genre de déclaration produit dans l’opinion : elle installe le doute sur l’autorité réelle au sommet de l’État.
Et ce doute n’est bon pour personne.
Le Sénégal n’a pas besoin de se demander chaque matin qui, du Président de la République ou du président de Pastef, détient réellement le pouvoir. Nous avons des institutions. Elles doivent fonctionner.
Le parti est une chose. L’État en est une autre.
Cette distinction est élémentaire, mais elle devient manifestement nécessaire à rappeler.
Je ne prendrai pas parti dans les rapports entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. Ce serait une erreur pour le Parti Socialiste de devenir le commentateur de leurs états d’âme, encore moins l’arbitre de leurs différends.
Ce qui nous concerne, en revanche, c’est ce que ces différends produisent sur la conduite du pays.
Nous avons une économie qui ralentit, des finances publiques difficiles, des entreprises qui ont besoin de visibilité, une jeunesse qui attend toujours davantage d’emplois et des familles pour lesquelles la vie quotidienne reste dure.
C’est cela, l’urgence.
Alors, puisque Ousmane Sonko a décidé de parler, il faut aller jusqu’au bout.
S’il considère que des erreurs sont commises, qu’il dise lesquelles.
S’il estime que la politique économique suivie aujourd’hui n’est plus celle pour laquelle Pastef a été élu, qu’il le dise aussi.
S’il disposait, lorsqu’il était Premier ministre, d’alternatives crédibles pour financer le pays, qu’il explique aux Sénégalais pourquoi elles n’ont pas été mises en œuvre.
Et si le désaccord avec le Président de la République est devenu politique et non plus simplement une affaire de méthode, il faut avoir le courage de le reconnaître.
Les Sénégalais n’ont pas à décrypter chaque semaine les paroles des uns et des autres pour essayer de comprendre qui décide de quoi.
Ils ont élu un pouvoir pour gouverner.
Qu’il gouverne.
Et qu’il assume.
*Abdoulaye WILANE*
*Porte-parole du Parti Socialiste du Sénégal*



