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Leçons du combat inachevé de Mamadou Dia- Par Mamadou Diop

17 décembre 1962 – 17 décembre 2023

AVANT-PROPOS

Au début de l’année 2019, j’avais publié un livre dont la seconde édition est en cours de rédaction. La frénésie des évènements qui perturbent l’ordre mondial et dont il faut tenir compte, fait que cette nouvelle édition avance lentement.

Ce livre est un devoir de mémoire et le fruit d’un attachement viscéral et charnel à notre pays et à l’Afrique ; il est intitulé VISION ET PROJET DE SOCIETE. Je l’ai écrit dans l’espoir de démontrer mon adhésion totale à la vision et à la démarche de celui que j’ai toujours considéré, et ce dès mon adolescence, comme un modèle, comme une référence. A l’occasion du 61ème anniversaire de ce qui fut une des pires tragédies de notre histoire, voici le résumé d’une conférence que j’avais tenue à l’UGB quelques semaines après la parution de ce livre.

DIMENSIONS DE L’HOMME

Je ne m’attarderai pas sur la diversité des dimensions d’un homme que personne, même parmi ses ennemis, ne peut nier. On se demande, à la réflexion, si Mamadou DIA était un humaniste, un économiste, un historien, un écrivain ou, tout simplement, un homme politique.

UNE ŒUVRE IMMENSE

C’est la richesse et la diversité des dimensions de Mamadou DIA qui font que, quand on veut parler de lui, on est obligé de procéder à une sélectivité qu’impose son envergure intellectuelle, politique et humaine. La déclaration qui suit nous édifie sur la vision de cet homme fondée sur la recherche d’une souveraineté totale pour son pays et pour l’Afrique :

« Ainsi, sans avoir été proclamé avec fracas, notre dessein était clair. Il s’agissait, par ces orientations et dispositions nouvelles, d’amorcer un processus de restructuration de l’espace des relations franco-sénégalaises de type néocolonial, de le remplacer par un autre espace de relations d’un type nouveau, consacrant la libération effective de notre Nation et de notre Peuple. Il s’agissait, à terme, de rompre définitivement avec la satellisation de notre pays… Je considérais en effet que la souveraineté d’un pays ne devait s’accompagner de quelque allégeance que ce fût et que la coexistence des États avait besoin, pour être durable et profitable à tous, d’être établie sur le respect et la considération réciproques et non sur des rapports entre tuteur et mineur… ».

C’est ce combat qu’il n’a pu achever. C’est ce rendez-vous que nous avons raté.

Nous ne voulons pas rappeler ici dans le détail le douloureux épisode de notre histoire que constituent les événements de décembre 1962. Nous allons convoquer quatre personnalités aussi différentes et éloignées l’une de l’autre que l’ancien député Ousmane Alioune SYLLA, l’ex-leader du MFDC Jean-Marie François BIAGUI, l’ancien Procureur général Ousmane CAMARA et l’ancien chef d’Etat-major général des Armées, Jean Alfred DIALLO.

Ousmane Alioune SYLLA, sur son lit d’hôpital, avait envoyé au président de la Haute Cour de Justice, en mai 1963, une lettre portant témoignage sur le président du Conseil alors en détention. En voici quelques extraits :

« Je connais Mamadou DIA depuis 1933…La sympathie qu’il nous inspirait devait se fortifier au fil des ans…quand nous le vîmes s’atteler à la préparation du baccalauréat puisqu’il était décidé que les enfants de ce pays ne devaient pas franchir un certain seuil…Comme homme politique, Mamadou DIA est objectif et loyal et il n’a jamais voulu ni d’honneur, ni d’argent. Mamadou DIA a toujours été un bon citoyen, un bon fonctionnaire et un homme politique intègre »…

Quant à Jean-Marie François BIAGUI, il disait dans un entretien avec un journal de la place : « Une bonne (re)lecture des “événements de décembre 1962” nous apprendrait certainement que Mamadou Dian’était coupable, ni de près ni de loin, des faits qui lui étaient reprochés et qui lui avaient valu un long séjour carcéral dans le bagne de Kédougou… ».

Ousmane Camaraprocureur  général de l’époque, dans une autobiographie publiée en 2010,  revient sur le déroulement du procès : « Je sais que cette Haute Cour de Justice, par essence et par sa composition,  a déjà prononcé sa sentence, avant même l’ouverture du procès (…) La participation de magistrats que sont le Président (Ousmane Goundiam), le juge d’instruction (Abdoulaye Diop) et le procureur général ne sert qu’à couvrir du manteau de la légalité une exécution sommaire déjà programmée ».

Enfin, l’ancien CEMGA, Jean-Alfred DIALLO, déclarait, 30 ans après les événements de 1962 : « Mamadou Dia n’a jamais fait un coup d’Etat contre Senghor … L’histoire du coup d’Etat, c’est de la pure fabulation ».

Chez Mamadou DIA, le combat n’était pas seulement verbal. Il n’était pas politicien non plus. Il disait « abhorrer la politique ».C’est ainsi que toute sa démarche était marquée du sceau du courage, voire de l’audace, en l’absence de toute manœuvre et de tout calcul politiciens. Cela avait un coût ; il l’avait assumé jusqu’au bout. Nous allons donc examiner sa politique dans deux domaines spécifiques : l’organisation et le fonctionnement de l’Etat d’une part, les réformes économiques et sociales d’autre part.

ORGANISATION ET FONCTIONNEMENT DE L’ETAT

Ce que Mamadou Dia a laissé à la postérité, c’est d’abord une vision déclinée en termes très simples et sans ambiguïté ; il disait :

« Ce qu’il faut, c’est une révolution, un élan tel qu’il fasse éclater les réseaux d’intérêts personnels, de confort intellectuel, de situations faciles…Bâtir une nation exige de nous une révolution interne, celle de notre style de vie, celle des structures sociales périmées, celle des structures économiques archaïques, celle de l’appareil administratif inadapté… ».

Sa démarche a été, tout au long de sa vie, conforme à ce discours prononcé le 26 octobre 1959 lors du premier séminaire national d’études regroupant les responsables politiques, parlementaires et gouvernementaux.

Moins de huit mois après cette rencontre, le chef du gouvernement déclarait, devant l’Assemblée législative : « Il faut que nous ayons le courage de regarder en face ce que nous sommes, ce que nous voulons être, ce que nous avons fait, ce que nous voulons faire ».

Sa vision du développement n’avait rien de théorique. C’est bien pour cette raison que, pour élaborer le premier plan de développement économique et social du Sénégal (1961-64), il s’était entouré, outre les Comités nationaux d’études, d’un spécialiste réputé de la planification, le père Lebret, qui avait travaillé pour le Liban et des pays latino-américains.

Convaincu que « c’étaient les paysans qui devenaient les maîtres du jeu », Mamadou Dia visait à instituer un véritable « pouvoir politique régional ».

À côté d’un mouvement coopératif dynamique, et qui « partait de la base », il avait mis en place un système cohérent d’encadrement et de gouvernance comprenant :

1) Une Assemblée régionale, élue au suffrage universel, avec des pouvoirs et un budget propres;

2) Un Exécutif local dirigé par un Gouverneur ;

3) Un Comité régional de Développement (CRD) chargé d’élaborer le plan régional ;

4) Un Centre régional d’Assistance pour le Développement (CRAD).

À l’échelon inférieur, il avait créé des Cercles (Départements actuels) et des Arrondissements (Sous-préfectures actuelles). Un Comité local de Développement (CLD) et des Centres d’Expansion rurale (CER) complétaient le tableau d’une organisation administrative bâtie sur une vision du développement qui mettait l’homme au premier rang de toutes les préoccupations. En ce temps-là, la décentralisation et la promotion des ressources humaines prenaient tout leur sens.

Toute cette architecture était chapeautée par un Exécutif national de seize membres alors que, ces dernières années, nous avons connu des gouvernements de plus de quarante ministres dont seize ministres d’Etat.

Comme dit plus haut, Mamadou Dia n’était pas impressionné par les menaces qui pesaient sur son avenir politique et même sur son intégrité physique. Il était armé du courage que seules une forte conviction et une foi inébranlable pouvaient lui conférer. Il portait une armure morale.

REFORMES  SOCIO-ECONOMIQUES

      Aucune facette de la société sénégalaise n’échappait à la vigilance du Président du Conseil. C’est ainsi que, dans le cadre de l’assainissement des mœurs, il avait pris des mesures inédites qui avaient débouché sur des mariages sauvant de nombreuses femmes de la dépravation.

Mamadou Dia concevait toute sa démarche dans une approche que l’on a appelée « le développement participatif » et qui n’avait aucun caractère dogmatique. Il ne voulait être prisonnier de rien ni de personne.

Pour apprécier la vision et la démarche du Président DIA, il faut rappeler les  principaux objectifs du 1er Plan de développement économique et social 1961-64 qu’il avait élaboré ; il  reflétait la philosophie qui guidait cet homme dans la gestion de l’économie nationale et qui se déclinait en ces termes :

« Notre planification sera suffisamment ouverte pour accueillir, sans difficultés, tous les concours extérieurs à la condition qu’ils acceptent d’œuvrer dans le sens national. Ils ne doivent nullement entamer notre dignité, ni infléchir en rien le grand dessein de notre construction nationale. Au plan interne, nous devons valoriser notre potentiel économique en l’orientant vers le circuit du développement et jeter tous les moyens dans l’action. Une attention particulière est requise pour notre capital le plus précieux, à savoir le potentiel humain…L’élan d’enthousiasme du peuple se mettant corps et âme au service de la nation en voie de se faire, est le seul moyen de la valoriser, pour que chacun donne le maximum de soi, avec autant de conscience et d’amour pour son pays. Il nous faut également d’excellents ouvriers, des cadres techniquement valables, mais aussi ayant le désir de prendre en charge nos problèmes, de les assumer à titre personnel, en se sentant responsables… ». (Le Sénégal trahi, un marché d’esclaves, 1988).

Dans la même lancée, le président du Conseil précisait les principes devant gouverner la réalisation du premier Plan :

1) Promouvoir le sens des responsabilités, c’est-à-dire rendre chaque citoyen, chaque groupe, chaque communauté, comptable du devenir du pays en fonction de ses capacités et des charges qu’il assume ;

2) Aboutir à une africanisation, dans la logique de cette prise de responsabilités, de l’ensemble des secteurs essentiels, sans exclure pour autant la coopération technique des experts venus de l’extérieur, mais en situant cette coopération selon des normes nouvelles ;

3) Mobiliser toutes les forces du pays en suscitant les efforts propres à chaque niveau et en tenant compte, dans la répartition de l’aide de l’État, de ces efforts propres selon un véritable mécanisme de développement contractuel ;

4) Favoriser la participation des capitaux privés en les aidant à s’insérer dans les opérations de croissance prévues par le Plan, et donc, en leur donnant, en plus des avantages fiscaux raisonnables, une ‘efficacité’ nationale qui sera le meilleur gage de la rentabilité.

On ne pouvait soupçonner Mamadou DIA de parti-pris contre les investissements privés dont il souhaitait une  participation active et saine à la construction du pays. Il affirmait avec conviction : « Il faut donc que les capitaux privés acceptent spontanément de se ‘nationaliser’, c’est-à-dire de participer à notre construction nationale ».

Le premier plan de développement économique et social visait à promouvoir une décentralisation optimale en même temps qu’une politique d’intégration et d’équilibre territoriaux. Voilà pourquoi le Président DIA lui assignait cet ultime objectif :

« Ce Plan s’efforcera de répondre à la nécessité d’une véritable structuration de notre économie par une intégration plus poussée des activités et des facteurs de croissance des régions ».

Et il poursuivait :

« Comme l’homme est au centre de notre préoccupation, les effets de ce Plan se traduiront par une hausse du niveau de vie, par tête, de 3,5 % par an Tout cela n’est pas du rêve ou des projets désincarnés, mais le fruit de patients calculs rigoureusement menés, et tenant compte constamment du facteur humain, du facteur sociologique ; la prévision s’est attachée à garder l’équilibre entre les vues pessimistes et celles optimistes.

      Il est certain, cependant, que la réalisation du Plan exigera un effort soutenu de tous les citoyens, une discipline constante, un sens du bien commun qui doit faire éclater les petits égoïsmes, les réflexes petit-bourgeois. Sans ce style nouveau, il n’est point de plan réalisable.        Le Plan ainsi défini, doit être complété par des études régionales car il est capital que la prise en charge soit opérée au niveau des masses ».

Tout cela devait se faire dans le respect total de la souveraineté du Sénégal hors de tout asservissement extérieur pouvant enfreindre notre liberté de manœuvre dans le choix de nos politiques publiques.

Voilà pourquoi,  au retour d’un voyage à Moscou, à l’escale de Paris-Orly, un journaliste français lui demanda, comme pour le provoquer, s’il envisageait de rendre compte au général De Gaulle. Sa réponse fut cinglante :

« Je n’ai pas à rendre compte au général De Gaulle. Dirigeant d’un pays qui tient à sa souveraineté, je réserve comme il se doit, la primeur de mes déclarations à mon gouvernement et à mon pays ».

Ainsi, le discours de Mamadou Dia, dont des extraits figurent ci-dessus, s’achève sur un message adressé à nos partenaires :

« Aux Nations amies, qui veulent nous apporter leur coopération pour que nous puissions bâtir ce Plan, réussir cette phase initiale de notre développement, nous devons dire que nous serons des partenaires loyaux et sérieux ; nous savons que le sens de la coopération c’est de réaliser ensemble une construction qui prend valeur de dépassement par rapport à ceux qui coopèrent, autant pour ceux qui donnent que pour ceux qui reçoivent, ne serait-ce que par le lien fraternel ainsi créé, qui vaut plus que des milliards au regard du destin auquel est appelé le monde. Nous ne demandons, simplement, qu’une égale loyauté en retour de la nôtre, et donc, que l’aide ne soit pas la couverture d’opérations contre nous, selon des voies indirectes ; l’aide technique doit avoir figure nouvelle désormais, et prendre en considération nos véritables problèmes de développement ».

CONCLUSIONS

Je me pose souvent une question à laquelle seuls des experts (sociologues, historiens, politologues) pourraient répondre : est-ce que le Sénégal a jamais pris la pleine mesure de son rendez-vous manqué avec Mamadou DIA ?

La meilleure façon de rendre hommage à Mamadou DIA c’est, à mon sens, de revisiter son œuvre non pas seulement à des fins de glorification, mais pour en faire un modèle, une référence en vue de la perpétuer.

En cette période où le monde est en proie à des pulsions grosses de risques pour la paix, il est bon que le Sénégal en particulier, et l’Afrique en général, aillent chercher en leur sein un projet de société bâti sur une vision et une démarche souveraines seules à même de les extraire du cycle infernal de la domination et de l’exploitation des autres.

C’était tout le sens du combat de Mamadou DIA dont le flambeau devrait être repris par notre jeunesse afin que son sacrifice ne soit pas vain et que son œuvre inachevée soit parachevée. C’est le fondement de la lutte courageuse de celui à qui, depuis cinq ans, tout le système applique une répression féroce comme en fut victime le premier président du Conseil du Sénégal.

Dakar, le 17.12.2023

                                                                                Mamadou DIOP

Conseiller en planification (R)

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